En même temps qu'il livre 60ans de peinture à l'Abbatiale de Payerne, Pietro Sarto met l'accent sur son travail de graveur et sa collaboration avec les poètes. Il signale en effet d'emblée sa connivence avec ceux-ci, et la constante qui traverse son œuvre: le texte. Car le point d'orgue de l'exposition, voulue par l'Association des Amis de Pietro Sarto, est la présence de l'Atelier de Saint-Prex lui-même dans les murs de l'Abbaye. Créé par Pietro Sarto et ses amis il y a quarante ans, en mai 68, cet atelier de taille-douce, animé par le peintre et ses collaborateurs, Valentine Schopfer et Michel Duplain, travaille en public toutes les fins de semaines, dévoilant ainsi son activité quotidienne au milieu des presses - choix des nuances, encrage délicat, remise en question de chaque épreuve passée sous presse.

Un bel ouvrage édité par l'atelier rappelle d'ailleurs cette Histoire d'une utopie, avec en ouverture cette revendication d'une totale liberté, qui implique le refus des subventions et autres sponsorings, et l'image, sur la couverture de teinte chamois, d'un Chat en colère réalisé à la pointe sèche, au début des années 80, par Pierre Tal Coat. Utopie vraiment que cette entreprise collective où, par exemple, «la propriété de l'outillage (une dizaine de presses diverses) n'a jamais été déterminée», car «l'outil appartient à celui qui en use».

Mais c'est Sarto peintre, toutes périodes confondues, qu'ont choisi de mettre en lumière les organisateurs de cette exposition à l'Abbatiale, à laquelle l'artiste offre cinq œuvres inédites. Dont cette version toute fraîche de La Sortie de l'enfer, vision d'après l'orage, où la terre semble ouvrir ses entrailles pour laisser quelque ombre ténébreuse s'enfuir vers le ciel et ses merveilleux nuages. Ce seul tableau est accroché dans l'église abbatiale de style roman, d'un style pur et austère qui lui offre un cadre adéquat.

Les autres tableaux occupent les salles du musée, beaucoup de paysages du bassin lémanique bien sûr, qui illustrent, sans jamais se répéter, la perspective curviligne adoptée très tôt par Pietro Sarto, selon les leçons du graveur et mathématicien Albert Flocon. Lequel lui avait donné pour choix de se placer devant le paysage, comme devant une fenêtre, ou, exercice plus difficile, mais aussi plus enivrant, dans le paysage.

La nature morte est également bien représentée, pas si morte que cela, puisqu'elle aussi vit sa vie propre, liée au regard du spectateur, guidé par l'artiste. Même s'il n'est pas besoin, observe Pietro Sarto, «d'utiliser ce genre de perspective (curviligne) dans la nature morte, puisque celle-ci ne nécessite que l'intervention d'un mouvement minime», l'espèce de vertige qu'induisent les formes incurvées ou le renversement du motif, en miroir, restituent l'idée d'un spectateur impliqué dans l'image. La table ronde, «autour de laquelle on peut tourner», le vase, que l'on peut changer, le déplacement du point de vue, la synthèse des sensations éprouvées, tout cela constitue ce que l'artiste nomme joliment «la cérémonie du bouquet de fleurs».

La beauté de ces natures mortes, en particulier de cette vanité récente, dotée comme il se doit d'éléments symboliques, éphémères fleurs de coquelicots, crâne humain, corne d'abondance, épis de blé et têtes d'ail, tient aussi dans la manière savoureuse, sensuelle, de souffler la lumière dans les fruits et sur les matières, telle la nappe satinée. Par ailleurs, une petite salle met en scène le parcours de l'artiste dans sa chronologie.

Présent donc à Payerne chaque fin de semaine, avec son atelier, Pietro Sarto parle de l'équilibre qu'il a trouvé entre peinture et gravure: «J'aime beaucoup passer de l'une à l'autre, d'une vision picturale à la lecture de la page...» Il évoque sa proximité avec le surréalisme, non le surréalisme comme mouvement esthétique, mais comme un courant contestataire, politique, hérité du dadaïsme. C'est d'ailleurs avec une image forte, engagée, le portrait dramatique, à la Goya, d'un Arabe assassiné (1957), que le peintre a inauguré le renversement du motif qu'il appliquera dans ses paysages et ses portraits d'arbres.

Renversement, mouvement de spirale et étagement des plans successifs d'une vue lacustre, le Vaudois d'adoption Pietro Sarto, qui est né en 1930 au Tessin, nous offre ce qu'il appelle des «formes marquantes», qui, à la façon des souvenirs marquants ramenés d'un voyage, s'inscrivent dans l'esprit, dans l'âme.

Pietro Sarto - 60 ans de peinture, Musée de Payerne (Abbatiale, tél. 026/662 67 04). Ma-di 10-12h et 14-18h. Jusqu'au 14 septembre.