L’exposition que le musée genevois Barbier-Mueller consacre en ce moment aux terres cuites africaines ravive les débats sur l’acquisition d’objets archéologiques. Après la publication d’une enquête sur la question du pillage , puis celle d’une tribune cosignée par une quinzaine de scientifiques et de spécialistes du monde entier, le conseiller administratif en charge de la Culture, Patrice Mugny, s’exprime à son tour sur la question. Interpellé au Conseil municipal sur les liens entre le Musée d’ethnographie de Genève (MEG) et le Musée Barbier-Mueller, et notamment l’opportunité que le directeur du MEG, Boris Wastiau, dirige la publication du catalogue Barbier-Mueller consacré aux terres cuites, il annonce la création d’une commission d’éthique.

Le Temps: Les questionnements récents sur l’exposition de terres cuites africaines au Musée Barbier-Mueller ont aussi permis de constater les rapprochements entre l’institution privée et la Ville de Genève. Jean Paul Barbier-Mueller a-t-il participé au choix pour la nomination du nouveau directeur du MEG?

Patrice Mugny: C’est absurde. Après toutes les querelles et les ruptures qui ont marqué les relations entre le Musée Barbier-Mueller et le MEG, je voulais rétablir un rapport normal. J’ai assisté à la réouverture du Musée Barbier-Mueller et j’ai déjeuné une fois avec Jean Paul Barbier-Mueller. Il m’a appelé pour défendre la candidature de Boris Wastiau à la direction du MEG et cela me semble tout à fait acceptable. Mais cette nomination a été confiée à un comité indépendant. Je ne suis arrivé qu’en bout de course pour confirmer la proposition à l’unanimité du jury. Voilà comment Boris Wastiau est devenu directeur du MEG. Que Jean Paul Barbier-Mueller laisse entendre qu’il m’a influencé, c’est incroyable.

– N’avez-vous pas le sentiment d’un raté formidable dans les relations entre la Ville et la collection Barbier-Mueller?

– C’est toute l’histoire des hommes qui ont besoin de reconnaissance et d’une cité qui reste très provinciale. Nous sommes la petite ville la plus connue au monde, grâce aux organisations internationales. Mais quand vous entendez les débats locaux, c’est du Chabrol. Nous ne sommes pas dans une grande cité avec de grandes ambitions. Construire quoi que ce soit dans le domaine public prend 30 ans. Si nous parvenons à réaliser le nouveau musée d’ethnographie, c’est parce que nous l’avons enterré. Le bâtiment aurait été conçu à l’air libre, nous aurions fait face à une pluie d’oppositions parce qu’on cachait telle horloge ou telle place. C’est Genève. Si un jour Jean Paul Barbier-Mueller souhaite malgré tout léguer une partie de sa collection à la ville, nous entrerions bien entendu en matière.

– Suite à la publication de notre enquête sur le pillage des objets archéologiques africains, vous avez été interpellé au Conseil municipal. Vous qui vous êtes largement engagé dans l’exposition «Gaza» au Musée d’art et d’histoire, la question doit vous toucher…

– J’ai décidé de prendre les devants. A ma connaissance, du point de vue légal, les collections publiques de Genève sont en conformité avec la loi sur le transfert des biens culturels. Mais, comme dans le cas du secret bancaire, la Suisse a longtemps joué avec une certaine opacité. Je ne veux pas lancer une grande enquête, pour ne pas donner à nos conservateurs le sentiment que nous créons une sorte de police chargée de les épier. Mais nous allons créer une commission d’éthique qui réunira les directeurs des musées d’Art et d’Histoire et d’Ethnographie, des conservateurs africain et européen et un expert indépendant, par exemple issu du Conseil international des musées (ICOM). Il s’agira pour cette commission d’examiner en premier lieu les collections de la Ville. Après consultation des diverses parties, nous pourrons créer cette commission en septembre.

– Que ferez-vous si la commission constate que certaines œuvres sont issues du pillage?

– Je peux vous dire que, dans les mois qui suivent, nous prendrons contact avec les régions d’origine des pièces et nous négocierons leur retour si les Etats les revendiquent. Jusqu’ici, concernant l’Afrique en particulier, l’idée prévalait que les pays d’origine n’étaient pas capables de conserver leur patrimoine; donc nous le conservions pour eux. Aujourd’hui, nous nous rendons compte qu’il existe une nouvelle conscience en Afrique. Mais il nous manque parfois des interlocuteurs sur place. Dans le cas de Gaza, j’ai négocié avec toutes les parties: le Hamas, le Fatah et Israël. Nous avons pris le temps d’établir un dialogue. A mon sens, les œuvres archéologiques doivent figurer dans les collections des musées nationaux, dans les pays d’où elles proviennent. Je n’ai envie de conserver dans les collections publiques genevoises aucune pièce dont le légitime retour peut être considéré.

– Pour les collections privées, votre marge d’intervention est minimale. Mais n’y a-t-il pas conflit d’intérêt lorsqu’un directeur d’institution publique dirige la publication d’un ouvrage dont certaines pièces sont inscrites dans les listes rouges de l’ICOM?

– Si je crée cette commission d’éthique, c’est que je n’exclus pas qu’il y ait aussi un problème lié aux collaborations extérieures de nos fonctionnaires. Nous avons retrouvé d’anciens articles où Boris Wastiau s’engageait contre le pillage des œuvres d’art africaines. Mais je reconnais que nous nous trouvons face à une situation un peu délicate. Quand nous créerons cette commission, j’aimerais qu’elle définisse aussi les relations entre les employés des musées publics genevois et les collections privées pour que les collaborations éventuelles soient acceptables sur le plan éthique. Dans le cas particulier,

je n’ai pas envie de juger Boris Wastiau. Je pense qu’il a travaillé honnêtement. Jacques Hainard, le précédent directeur du MEG, lui avait donné son feu vert. Je ne suis pas interventionniste. J’ignorais qu’une partie, même restreinte, de la collection Barbier-Mueller semble fondée sur le pillage. J’entends cela. Je me demande pourquoi l’ICOM ne réagit pas plus fortement. C’est à eux de prendre acte des situations particulières de leurs membres lorsqu’ils violent leur code de déontologie.

– Cette commission se contentera donc d’encadrer les collections publiques?

– Je n’ai pas de pouvoir au-delà de la fonction publique. Cela dit, cette commission pourrait aussi être à disposition des institutions privées si elles le souhaitent. S’il s’avère qu’il existe des problèmes légaux ou éthiques avec certaines parties de leurs collections, nous pourrions imaginer une médiation avec les Etats d’où ces pièces sont originaires.