Romans

Les œuvres de jeunesse du maître Murakami

«Ecoute le chante du vent» et «Flipper 1973», deux textes de jeunesse de l’auteur de Kafka sur le rivage, traduits pour la première fois, installent son univers étrange et prenant

Retour à la case départ. C’est un revival nostalgique que nous proposent les éditions Belfond en publiant enfin les deux premiers romans de Murakami – inédits en français –, accompagnés d’une préface particulièrement précieuse puisqu’il y raconte comment est née sa vocation.

Nous sommes en avril 1978. Ce jour-là, Haruki Murakami – il a 29 ans – quitte le bar de jazz qu’il gère dans la banlieue de Tokyo pour aller assister, au stade de Jingu, à un match de base-ball opposant les Yakult Swallows aux Carps d’Hiroshima. Ce qui va alors se passer tient du miracle: au moment où l’un des joueurs frappe la balle avec une grâce qui l’éblouit, Murakami décide brutalement de devenir romancier! On se croirait dans un conte de fée, avec ce coup de baguette magique qui ressemble à un signe céleste, à une révélation providentielle.

Epiphanie

«Ce fut comme une épiphanie, j’avais l’impression que quelque chose allait tomber du ciel, lentement, presque en flottant, et que j’allais le recueillir dans mes mains», se souvient Murakami qui, après le match, s’est précipité dans une boutique pour acheter une rame de papier. «A l’époque, poursuit-il, il n’y avait ni traitement de texte ni ordinateur et l’on devait écrire à la main chaque caractère. Cela a été pour moi une sensation tout à fait nouvelle et vivifiante. Je me souviens à quel point j’étais excité et joyeux.»

Aventure à l’aveugle

Le second acte, c’est au coin de sa table de cuisine qu’il s’est joué. Chaque nuit, après la fermeture du bar, Murakami a échafaudé un premier roman, Écoute le chant du vent, «sans avoir la moindre idée de la façon dont il fallait s’y prendre». Certes, il avait lu les classiques russes du XIXe siècle et quelques romans noirs américains, mais l’écriture fut pour lui une aventure à l’aveugle, dans la plus grande solitude. Au stylo, d’abord. Puis sur une Olivetti à clavier anglais – il n’avait rien d’autre sous la main –, ce qui l’obligea à abandonner sa langue maternelle pour rédiger son histoire dans une langue qu’il ne maîtrisait pas à la perfection. Aussi dut-il simplifier sa prose à l’extrême, tout en la purifiant. Et en l’affranchissant de certains clichés propres à la syntaxe japonaise.

Agota Kristof

«Bien plus tard, explique Murakami, j’ai appris que Agota Kristof avait écrit un certain nombre de romans magnifiques en utilisant une manière de faire analogue. Elle qui était hongroise dut s’exiler en Suisse durant les troubles de 1956. C’est là qu’elle a commencé à écrire en français, plus ou moins par nécessité. Par le biais de cette langue étrangère, elle a réussi à se créer un style complètement nouveau.» Comme l’auteure du Grand cahier, Murakami a donc lui aussi trouvé sa propre voix en se frottant à l’anglais, une langue venue d’ailleurs. Cet ailleurs dont il n’allait cesser de sonder les mystères, tout au long d’une œuvre où les mondes parallèles nous ouvrent leurs portes pour nous aider à mieux déchiffrer notre quotidien. Et à le réenchanter.

Funambule

Voilà comment est né l’écrivain Haruki Murakami, qui acheva Écoute le chant du vent en mai 1979, après une dizaine de mois d’un travail qui ressemble à un exercice de funambule. Autre miracle, le roman ne tarda pas à être publié au Japon et il reçut même un prix littéraire, ce qui n’empêcha pas son auteur de refuser sa réédition trois décennies durant, parce qu’il le trouvait inabouti. Un embargo qu’il a fini par lever pour que ses lecteurs découvrent cette histoire si singulière où ses thèmes favoris sont en germe, comme s’il écrivait déjà sous hypnose, en prenant le parti du rêve.

Scènes énigmatiques

Il n’y a donc pas vraiment d’intrigue dans ces pages emportées par le vent des songes, mais une succession de scènes énigmatiques et fantasmatiques, comme dans un récit surréaliste. Nous sommes dans une ville de province, au J’s Bar, un troquet qui rappelle sans doute celui que tenait Murakami à l’époque. Accoudé au comptoir, son jeune narrateur, 29 ans, écluse bières sur bières pour tuer le temps.

Je persiste à trouver importants ces romans de cuisine. Pour rien au monde je ne voudrais les changer. Un peu comme de très vieux amis

Désœuvré, profondément mélancolique, «dépossédé de son âme», il dit vouloir devenir écrivain, une tâche qui lui permettra d’apaiser son incurable spleen, même si elle lui semble insurmontable. «Malgré tout, écrire peut aussi être plaisant. En comparaison de la difficulté de vivre, il est bien plus simple de trouver du sens à l’écriture» lâche-t-il avant de dérouler le fil d’une longue confession, au hasard des réminiscences.

Quatre doigts

Son amitié avec le Rat, un fils de riches qui roule en TR3 et qui brûle lui aussi d’être romancier. Son histoire d’amour avec une étudiante qui ressemblait à Jean Seberg et qui a fini par se suicider. Le souvenir de cette camarade de lycée qui lui avait prêté un 33 tours des Beach Boys. Son premier flirt dans une salle obscure où l’on projetait un film d’Elvis Presley. Son goût pour le jazz et le rock. Et cette femme si étrange – quatre doigts à la main gauche – qu’il a découverte ivre morte dans les toilettes du J’s Bar.

Les rendez-vous manqués, les amours en berne, la nostalgie de la jeunesse perdue, les premières blessures de la vie, c’est une complainte amère qu’entonne ce roman de Murakami dont la prose, déjà, distille un trouble indéfinissable. Parce que, sous sa plume, les détails les plus banals du quotidien s’effacent constamment dans un halo de brumes surgies d’un au-delà insaisissable, à la fois lointain et tout proche. On s’y perd parfois, à cause d’un scénario totalement décousu? Mais c’est le prix à payer pour goûter au charme de ce récit en trompe-l’œil, «comme une feuille de papier-calque qui se serait un peu décalée», pour reprendre les mots du narrateur, au terme de son monologue.

Traducteur

Un an après Écoute le chant du vent, Murakami a publié au Japon un second roman, Flipper, 1973, jamais réédité lui non plus. On y retrouve le même narrateur, qui a déniché un petit boulot de traducteur. Ses amours, désormais, il les partage avec deux sœurs jumelles qu’il ne différencie que grâce au numéro figurant sur leur sweat-shirt… C’est donc de nouveau sous le signe de la confusion que Murakami a composé ce roman somnambulique où l’on croise également l’ami du narrateur – le Rat –, confronté cette fois à une histoire d’amour vouée à l’échec. Une impasse, l’existence? Un piège? Ou un simple mirage? Sans doute. «La seule chose que nous réussissons à connaître avec une certaine précision est le moment présent, lequel cependant ne fait que passer», dira le narrateur, qui ne se raccroche au réel que grâce à la musique – Charlie Parker, Stan Getz, les Beatles – et, surtout, grâce à sa passion pour les flippers, sésames d’un «monde enchanté», mystérieuses machines qui, réunies dans le même chœur au fond d’un entrepôt, se mettront soudain à lui parler et à le consoler, comme si elles avaient pris la place des humains.

Au fusain

Malgré leurs imperfections, Écoute le chant du vent et Flipper, 1973 sont précieux parce qu’ils sont les premières esquisses où se crayonnent, au fusain, les futures obsessions d’un ange du bizarre nommé Murakami. Des «romans de cuisine», comme il dit? Oui, et aussi de «très vieux amis» qui, aujourd’hui encore, lui «réchauffent le cœur». Un sentiment que partageront ses lecteurs, émus de remonter à la source d’une œuvre capitale.


Haruki Murakami, Écoute le chant du vent et Flipper, 1973. Traduction du japonais par Hélène Morita, Belfond, 330 p.***

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