Les Ogres de Barback. La Pittoresque Histoire de Pitt Ocha (Voyag 785-IRFAN/RecRec)

Une chanson pour un p'tit chat et d'autres bêtes domestiques ou pas, la chronique du cavalier d'une vache enragée, le récit d'une dispute entre légumes prêts à passer à la casserole, une comptine en forme de faire-part de bébés animaux, la récurrence d'envies de folles escapades ou un conte final qui résume La Pittoresque Histoire de Pitt Ocha, voilà pour partie la fabuleuse nouvelle aventure inspirée par un conte signé GG et dont la partition subtile et inventive revient aux Ogres de Barback. «Un livre-disque pour les enfants de 1 à 131 ans», aussi délicat pour les oreilles que pour les yeux, que l'un des fleurons français de la scène chanson-rock-guinguette a mis au point avec une constellation d'invités, tous amis du réseau qu'ont tissé les Ogres en huit ans d'intermittence artistique: Pierre Perret, Les Hurlements d'Léo, Polo, Nery, Le Peuple de l'Herbe, Tryo, La Tordue et La Rue Ketanou notamment prêtent leurs voix, leurs instruments et leurs plumes à ce chapelet de chansons qui ne prennent par les bambins pour des ahuris.

Côté ambiances musicales, La Pittoresque Histoire de Pitt Ocha joue la carte de l'éclectisme: zeste de reggae, de java, d'harmonies exotiques, de tango, de bruits de bouche, de bruitages divers ou de chœurs enfantins. Toutes les collaborations imaginées portent en fait la marque de l'esprit de leurs signataires. Le livret de 64 pages est pour sa part illustré par Aurélia Grandin, une fidèle des belles Editions du Rouergue, qui retrace la course de Pitt Ocha après les bruits de cirque qu'il a connus sous «une robe de bâches».

La démarche pouvait paraître impromptue de la part d'un groupe qui maniait jusqu'ici, en chantant rocailleusement, le vocabulaire du réalisme poétique. Sur fond de jazz, de java, de musette, de rock, de punk ou d'accents tziganes avec force cordes et cuivres, entre légèreté et gravité, les Ogres de Barback se sont forgé une solide réputation depuis 1997 dans le paysage de la chanson francophone. En quatre albums depuis l'inaugural Rue du temps, le quatuor a aussi introduit une patte originale dans son répertoire, en recourant fréquemment à la scie musicale ou à l'épinette des Vosges. Dans la lignée des Têtes raides, les Ogres ont à leur tour influencé tout un pan de la scène indépendante. Une marge habituée aux lumières crues des bistrots, à l'intermittence à outrance qui n'enlève jamais rien au panache.

Pourtant, la fratrie Burguière, soit les quatre frères et sœurs multi-instrumentistes formant les Ogres de Barback, n'en est pas à son premier essai en matière de projet fou. Et les chemins de traverse que loue Léo Ferré, même si c'est Brassens qui l'inspire le plus, cette famille d'artistes saltimbanques en connaît tous les itinéraires. Avec les allumés des Hurlements d'Léo, ils ont pris la route de l'Est (Allemagne, Hongrie, Pologne, Roumanie) avec, dans leurs lourds bagages, le chapiteau Latcho Drom, à l'enseigne duquel ils accueillaient à chaque étape des formations locales. Goût de l'ailleurs, itinérance et rencontres, telles sont les points cardinaux de la vie de ces Ogres de Barback qui dévorent aujourd'hui l'enfance à pleines dents.

Plus qu'un simple livre-disque, La Pittoresque Histoire de Pitt Ocha constitue une forme de manifeste de poésie intemporelle, capable de toucher tant les enfants que les parents grâce à un répertoire aux mélodies pétillantes. Une œuvre qui voit aussi plus loin que le bout de son nez en reversant un euro symbolique à l'association Handicap International. Pas d'expiation de mauvaise conscience de nantis ici, mais un parti pris qui réfléchit à long terme aux valeurs humaines, au lien social. Si les Ogres n'ont pas hésité à se mettre en grève et à rendre invisible leur site Internet par solidarité avec le mouvement des intermittents, cela participe du même esprit associatif qui a toujours dicté la trajectoire artistique de ces marginaux parisiens trop mésestimés par le grand public.

Parmi les vingt et une chansons retrouvées dans les affaires de Pitt Ocha, grâce à la «boîte à enregisteuf composée d'une boîte à œuf et d'un manche à balai» qu'il a laissée derrière lui, on retiendra en particulier «Poil aux yeux», «Qui m'a piqué mes bruits» et «Mam'selle Bulle». Trois moments simples et beaux du fabuleux destin de Pitt Ocha.