Ohio n’est pas seulement un roman qui nous fait mieux comprendre le Midwest actuel, c’est d’abord un roman américain qui permet de saisir à quel point la jeunesse post-11-Septembre a été meurtrie par les attentats et se retrouve depuis complètement déboussolée, désabusée, en manque de repères et de rêves. En situant son premier livre dans une petite ville fictive du «Buckeye State» («l’Etat du pavier»), New Canaan, autour de quatre personnages principaux – adolescents en l’an 2000 et trentenaires en 2013 –, Stephen Markley dépeint une génération sacrifiée qui ne se remet pas de ces attaques ayant ébranlé les Etats-Unis, des guerres ayant suivi en Afghanistan et en Irak, de la lutte perpétuelle contre le terrorisme, de la crise financière et économique de 2008 et de l’émergence du populisme.

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«Le monde entier était un tour de passe-passe. Leurs vies: de bêtes composantes d’une vaste entourloupe, une duperie raffinée à laquelle ils s’accrochaient comme ils pouvaient […] Car lorsque l’esprit est consumé par mille dévastations, par le néant, on n’a pas d’autre choix que de rêver de courage», observe l’écrivain de 37 ans, lui-même originaire de l’Ohio, récompensé le 12 novembre dernier en France par le Grand Prix de littérature américaine 2020.

Un mystérieux paquet

Pour dire cette Amérique repliée sur ses peurs, l’auteur raconte une histoire d’apparence broussailleuse et dispersée, entre fresque politico-sociale et roman noir, tant il aborde de nombreux thèmes, injecte des doses fragmentées de suspense (factuelles et psychologiques) et fait graviter une trentaine de personnages autour des quatre principaux dans ce microcosme très local. Là où ce premier roman impressionne, c’est dans la richesse et l’épaisseur de sa construction narrative particulièrement maîtrisée, gardant fluidité et limpidité: quatre chapitres comme quatre sous-romans, reliés entre eux par toutes les amitiés et connaissances communes aux quatre personnages qui sont au centre de ces parties: Bill, Stacey, Dan et Tina.

Après avoir tourné le dos à la ville où ils ont grandi, ces quatre anciens camarades de lycée reviennent simultanément à New Canaan une décennie plus tard, un soir d’été de 2013, chacun pour des raisons différentes, visiblement pour trouver des réponses, remettre de l’ordre dans un passé culpabilisant, voire se racheter. Ils vont se rencontrer par hasard dans un laps de temps d’à peine douze heures. Fil rouge ténu qui les relie en surface, sans qu’eux-mêmes le sachent: un mystérieux paquet que doit livrer Bill, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane. Assez vite, le lecteur se demande quel secret plus profond les unit réellement? Que s’est-il vraiment passé dix ans plus tôt?

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Le romancier distille très lentement mais sûrement ses indices, d’abord avec Bill puis avec Stacey, qui accepte de rencontrer la mère et le frère de son ex-petite amie depuis disparue, tous deux homophobes à l’époque. Ensuite avec Dan, jeune vétéran qui a perdu un œil en Irak et qui veut retrouver son amour de jeunesse. Enfin avec Tina, que tout le monde a étiquetée comme fille facile et qui revient se venger du sportif qui a abusé d’elle sexuellement. La condensation du récit au présent autour de ces quatre protagonistes, sur une soirée et jusqu’au bout de la nuit, est systématiquement étendue avec d’incessants flash-back, Stephen Markley injectant pêle-mêle dix autres personnages principaux et une vingtaine secondaires à son récit.

Vaste symphonie

Dans ce roman choral, on imagine la partition ultra-élaborée et méticuleuse de l’écrivain pour rédiger cette vaste symphonie où vieux amis, ex-amours, vieilles connaissances, anciens profs, camarades de sport, parents, voisins, etc., cohabitent dans le passé et réapparaissent dans le présent. La perception que le lecteur se fait des personnages est en perpétuel mouvement, tant les points de vue et les perspectives sont multiples, notes parfois harmonieuses, souvent dissonantes, mais toujours complémentaires.

Des sons sont laissés en suspension dans un chapitre pour résonner différemment dans le suivant. La mémoire de ces jeunes ne retrouve pas toujours la bonne musique. Les souvenirs se brouillent. Des certitudes et des préjugés fléchissent. Des douleurs se réveillent. Des trahisons se révèlent. Des secrets sont percés. Le double dispositif temporel est magistralement orchestré et tient le lecteur en haleine jusqu’aux dernières pages, où tout finit par s’assembler, dramatiquement. Hormis quelques digressions et bavardages superflus, et à condition de rester bien concentré, le concert est parfaitement audible.

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On reste même sans voix devant une telle maturité romanesque pour un premier coup d’essai. Sans compter qu’à la profusion de personnages, s’ajoute celle des thèmes abordés: marasme économique et social, ravage de l’alcool et de la drogue, violence sexuelle, homophobie, poids de la religion, hypocrisie du puritanisme, désarroi politique, terreur, mort, famille, adolescence, amour, amitié.

Cette conjonction entre des micro-histoires individuelles et l’Histoire post-années Clinton et Bush, entre tourments de l’adolescence et désillusions d’une nation elle-même en dépression, est particulièrement brillante. New Canaan devient le symbole d’une Amérique contemporaine désunie, en lambeaux.


Roman
Stephen Markley
«Ohio»
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé
Albin Michel, 560 pages.