Drôles d'oiseaux, les oiseaux d'Etienne Delessert. L'artiste revient – des Etats-Unis où il habite – avec une galerie de portraits. Vous n'y verrez d'abord qu'un bestiaire, des rapaces de toutes espèces, imaginaires, naturellement. Car la nature, selon Delessert, est entièrement dans la tête de ceux qui la regardent ou qui, comme lui, la peignent. Il expose une cinquantaine d'aquarelles au château d'Avenches.

Delessert aime bien les chapeaux hauts-de-forme d'où sortent des lapins. Il aime bien nous montrer une chose tout en parlant d'une autre. Cinquante portraits de rapaces, becs féroces et regards perçants. Cinquante plumages colorés qui évoquent autant de ramages, de menaces et de tentations. Ces oiseaux pourraient bien dissimuler les visages de personnages qui vivent parmi nous, qui nous guettent, qui nous séduisent, et qui s'apprêtent à nous dévorer tout crus.

On le comprend, Etienne Delessert nous montre des animaux parce qu'ils s'intéressent aux êtres humains. C'est une vieille tradition de la peinture. Un truc séculaire pour parler légèrement de ce qui est grave. Les titres des aquarelles sont d'ailleurs explicites. On jubile de voir ainsi figurer Pascal Couchepin avec un grand bec courbé, le cou rentré dans les épaules. On sourit de voir égratignés quelques visages bien de chez nous – Ebner ou Blocher; ceux des banquiers suisses face aux fonds en déshérence, d'un ennemi qui leur ressemble – le sénateur D'Amato; ou de jeunes managers allant au Club de Davos. De ce point de vue, l'exposition d'Etienne Delessert est une petite vengeance contre les puissants. Une réussite dans son genre, puisque cette zoo-caricature est un genre à part entière.

Mais la peinture d'Etienne Delessert vaut mieux que ces égratignures. Etienne Delessert est un vrai peintre, dont les aquarelles n'ont pas besoin de faire joujou pour justifier leur existence. Il faut oublier ce qu'il nous suggère de voir. Il faut regarder de plus près. Suivre le glissement du pinceau sur le papier. Observer les couleurs, les transparences. Il faut essayer, avec lui, de retrouver les volumes de Cézanne, le grain des tableaux de Paul Klee. Observer les lumières. L'équilibre vertical des formes. Le triangle qui s'installe entre les yeux perçants des oiseaux sur le papier, et le regard du spectateur.

Paradoxe: on entre dans l'exposition et on y voit des portraits d'oiseaux. Puis, entraîné par les titres, on en vient à se dire qu'il s'agit d'une galerie de caractères humains. Résultat: on voit Pascal Couchepin là où on aurait pu voir une belle aquarelle. Le signifiant se perd dans le signifié – si l'on peut se permettre aujourd'hui une pareille expression. On en finit par se demander pourquoi Etienne Delessert nous tend les noms des personnages comme un trousseau de fausses clés. Pourquoi il fait tenir ses peintures avec une petite histoire, alors qu'elles tiennent très bien toutes seules. Veut-il garder en réserve la possibilité de dire qu'il est un illustrateur à ceux qui critiquent sa peinture? Ou de dire qu'il est peintre à ceux qui le désignent comme un illustrateur? Il nous peint l'humanité sous ses masques. Mais lui aussi s'avance masqué.

Oiseaux de Proie, aquarelles d'Etienne Delessert. Galerie du Château, Avenches, du me au di de 14 à 18 h, rens. au 026/675 33 03. Jusqu'au 24 septembre.