Cinéma

«Les oiseaux de passage» évoque l’essor des narcotrafiquants

Les débuts du commerce de la drogue en Colombie sont racontés sur un mode plus chamanique que gangsta dans une splendide fresque soulevée par le souffle de l’invisible

«La famille est représentée par les doigts de la main», explique Ursula à sa fille Zaida, en âge de se marier. Le symbole qu’invoque la matriarche est puissant, l’avenir se chargera de le récuser. En attendant, place à la «yonna», une danse nuptiale traditionnelle des indiens Wayuu. Drapée de voiles rouges, mimant avec emphase et grâce l’oiseau qui s’envole, Zaida se dérobe à pas pressés devant les prétendants. Seul Rapayet arrive à la faire trébucher. Elle sera sienne. Mais Ursula exige une dot supérieure à ce que le fiancé, petit trafiquant de gnôle et de café, peut raisonnablement payer.

La «Marimbera Bonanza»

Dans le désert à bord de véhicules brinquebalants, dans les collines à dos d’âne, Rapayet retourne à ses activités. Sur la plage, il rencontre des membres du Peace Corps, un mouvement anticommuniste américain. Ces hippies cherchent de l’herbe. Il va leur en fournir en abondance. Et amener aisément les trente chèvres, vingt vaches et trois colliers de la dot de Zaida.

C’est en noir et blanc que Ciro Guerra et sa productrice Cristina Gallego ont réalisé L’étreinte du serpent, ce poème ethnologique détaillant la dégradation des cultures indigènes de la forêt colombienne après le passage des explorateurs, des missionnaires et des pilleurs de ressources naturelles. Ils passent à la couleur, et quelle couleur flamboyante, pour raconter la «Marimbera Bonanza», cette période d’opulence liée au trafic de marijuana qu’a connue la Colombie dans les années 1970, qui s’est achevée dans un désastre culturel et la toute-puissance des narcotrafiquants. Un souffle puissant venu du fond du désert, du fond des âges passe sur ce western animiste, cette épopée chamarrée croisant les rituels immémoriaux et l’avancée impitoyable du capitalisme, mêlant les comédiens professionnels aux figurants vernaculaires.

Rites ancestraux

Située dans la Guajira, une région désertique du nord de la Colombie, l’intrigue des Oiseaux de passage va de 1968 à 1980. Le titre des cinq chants composant le film en donne la tonalité tragique – Herbe sauvage, Les tombes, La prospérité, La guerre, Les limbes… Le business de Rapayet est florissant. C’est bientôt par tonnes qu’il exporte son herbe vers les Etats-Unis. Grisé par l’argent, son copain Moises commet de premiers crimes de sang. Le conseil des anciens exige que cet «alijuna» (étranger) sacrilège soit tué. Rapayet s’en charge et cette exécution à coloration fratricide marque le début de la malédiction: l’ordre social et hiérarchique millénaire est bouleversé. Les Wayuu sont contaminés par la fièvre de l’argent et par la peur d’être volés. La violence engendre la violence. Jadis gardée par un homme armé d’une pétoire, la plantation de chanvre de l’oncle Annibal grouille de mercenaires munis d’armes automatiques.

On ne se déplace plus à dos d’âne mais en 4x4. Les Wayuu qui vivaient dans des huttes de branchages se terrent dans des bunkers de béton. Les pires instincts se débrident, le jeune Leonidas se livre à des actes impardonnables. Les rites ancestraux sont abjurés, le sacré bafoué: c’est dans les tombes que sont planquées les armes. Les messagers sont intouchables; l’un d’eux est pourtant abattu. Se sachant condamné, il ôte son chapeau et, impavide, attend la mort, sachant qu’avec lui meurt un équilibre millénaire.

Doigts arrachés

Au crépuscule de la Marimbera Bonanza, quand les cinq doigts de la main ont été arrachés et dispersés, il ne reste qu’une femme folle portant le corps d’un enfant, un vieil homme estropié abattant un homme désarmé et des phalanges d’alijunas cousus de narcodollars. Des nuées de criquets, comme échappées d’un verset biblique, s’apprêtent à dévorer ce qui reste de vivant sur cette terre maudite. La Colombie diversifiera ultérieurement ses revenus avec la cocaïne. Suite dans Narcos, Pablo Escobar: El Patron del Mal et autres produits audiovisuels.

Grandeur et décadence d’une famille de gangsters: Les oiseaux de passage renvoie évidemment au Parrain de Coppola, et par-delà à Shakespeare et à l’implacable mécanique de la tragédie antique. La fatalité intègre la dimension de la magie. Les «yolujas» (fantômes) se mêlent aux vivants, les femmes guettent les présages et décryptent les rêves. Quant aux «oiseaux de passage», ils désignent aussi bien la flottille d’avions légers venus de Miami pour emporter la came que les volatiles divers qui se posent inopinément sur une branche ou foulent le tapis d’un habitat comme autant d’augures.


Oiseaux de passage (Pajaros de verano), de Ciro Guerra et Cristina Gallego (Colombie, Danemark, Mexico, Allemagne, Suisse, 2018), avec Carmiña Martínez, José Acosta, Natalia Reyes, Jhon Narváez, 2h05.

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