Livres

Avant que les oiseaux nous quittent

OPINION. Depuis longtemps, les poètes écoutent les animaux. Et si on faisait comme eux?

Il y a eu les abeilles. Et maintenant les oiseaux. Le moment où l’on prend intimement conscience que le monde que l’on a connu, issu de la révolution industrielle, ne sera bientôt plus; que ce monde avec lequel on a grandi et avec lequel on s’est projeté a en fait déjà disparu, que l’on se sentira en exil sans avoir bougé de chez soi tant le paysage et les saisons auront été transformés, ce sentiment donc est personnel à chacun.

Difficile de parler vacances aujourd’hui sans aborder la question de l’avion: peut-on encore en prendre? Le simple fait de poser la question, c’est déjà y répondre. Pour beaucoup, le moment de bascule se joue là. Ne vaut-il pas mieux laisser le ciel aux oiseaux avant qu’il n’y en ait plus?

Se mettre en jeu

Dans cette prise de conscience, les écrivains, les poètes ont un rôle éminent à jouer. Pour au moins deux raisons. Tout d’abord parce que la littérature permet de marier les mondes, de les remarier en fait tant ils ont été longtemps unis, celui de la connaissance et celui de la création. Jean Prod’hom ne fait pas autre chose dans Novembre lorsqu’il marche à travers le Seeland, cette région aux trois lacs (lire ci-contre). Il circule dans le paysage, sur la piste, entre autres, du chardonneret, pour s’éveiller à toutes les formes du vivant. Et pour, par la fluidité que permet l’écriture, tresser ensemble poésie, écologie, éthique, ingénierie, histoire. Pour faire littérature de ce tressage même. Façon de dire aussi qu’écrire, c’est se mettre en jeu tout entier au présent.

Langue des oiseaux

L’autre impulsion des poètes pour sortir de l’ornière mortifère où roule le monde, c’est leur capacité à se décentrer, à entrer en état de communication, d’attention avec ces autres vivants que sont les animaux. Dans le dossier «Vivre dans un monde abîmé» de la revue Critique de ce mois, Marielle Macé signe «Comment les oiseaux se sont tus». Elle évoque les écrivains comme Dominique Meens, qui depuis vingt-cinq ans tend l’oreille à la langue des oiseaux (Ornithologie du promeneur, Mes langues ocelles). Ou comme Jean-Christophe Bailly qui, dans Le parti pris des animaux, écoute l’éloquent silence, ce langage muet des animaux.

Ce faisant, tous ces auteurs aspirent à élargir notre façon d’être au monde et de dialoguer avec lui, voire, et surtout, notre façon de penser. Et Marielle Macé de conclure: «C’est en poème que s’énoncera le chant de ce parlement élargi que notre époque réclame, un parlement élargi aux vivants de toutes sortes, et aux non-vivants, et à des êtres qu’on ne sait pas encore nommer.»

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