Olafur Eliasson est un artiste mondialement connu, que le succès accompagne depuis près de quinze années. Le genre d’artiste dont on peut voir les œuvres dans un épisode des Experts ou dont on imaginerait un avatar dans Les Simpsons. Il est aussi un militant écologiste de longue date, et désormais ambassadeur de bonne volonté pour l’action climat et les objectifs de développement durable pour l’ONU. S’il y a bien quelqu’un qu’on ne peut soupçonner de greenwashing dans le monde de l’art, c’est bien lui.

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Donc coupons court immédiatement aux inutiles polémiques. Oui, l’organisation d’une exposition a un coût environnemental et une empreinte carbone. Mais à moins de fermer les musées, les Kunsthalle, les écoles d’art et de promouvoir un art basé exclusivement sur l’oralité et le geste, on ne peut échapper au principe de la dépense – d’argent, d’énergie, de ressources. Pour le monde de l’art, l’enjeu consiste plutôt à quantifier ces dépenses (et il manque encore clairement d’outils) et, le cas échéant, à les réduire à un minimum acceptable, un problème auquel l’artiste s’est attelé sans attendre les critiques. Sa rétrospective à la Tate à l’été 2019 ne comprenait, par exemple, que des œuvres issues de collections européennes, acheminées par bateau et train – une manière d’en limiter le coût environnemental.

Œuvres contre discours

Si la manifestation zurichoise peut poser problème, donc, ce n’est pas parce que les actes de l’artiste seraient en désaccord avec les principes vertueux qu’il affiche, mais pour une question qui semblera peut-être bête et plate au regard des enjeux dont il gorge son travail. Cette question, toutefois, continue, jusqu’à nouvel ordre, de se poser dans une exposition: sa dimension artistique. Chez Eliasson, un abîme sépare les œuvres du discours chargé qui les accompagne. Et plus que jamais ici, son travail semble tiraillé entre deux ambitions divergentes, consistant d’un côté à produire installations immersives et modèles de phénomènes naturels, avec toute la qualité poétique, esthétique, sculpturale que ces derniers peuvent recouvrir, et de l’autre, comme l’explique l’artiste dans le catalogue, à avoir un «impact».

L’exposition est présentée comme traitant «des rapports et interactions entre acteurs humains et non humains sur la terre». Il s’agit d’éléments de communication, mais le généreux patchwork mural d’articles de presse, de pages web, d’images et de photocopies d’essais qui clôt l’exposition montre que les lectures de l’artiste sont parfaitement dans la lignée d’une écologie étendue, décentrée, multi-spéciste.

Saines lectures

On s’en doutait, c’est confirmé: Eliasson a lu Latour, Haraway et Morton. Et beaucoup d’autres. De saines lectures, partagées par de nombreux artistes d’ailleurs. Mais la manière dont cette galaxie mentale se trouve rejouée dans les œuvres laisse un peu perplexe. Et les propos de l’artiste n’aident pas: on en saura plus sur le menu de la cantine végétarienne de son studio, ou sur ses actions militantes (notamment le succès de Little Sun, la lampe solaire dont il a développé le principe en 2012 avec l’ingénieur Frederik Ottesen, et dont les ventes viennent de dépasser le million), que sur ses intentions artistiques.

Alors: l’exposition présente un ensemble d’inspiration majoritairement lumino-cinétique. Installations lumineuses en mouvement, kaléidoscopes et jeux optiques forment un ensemble de bijoux visuels pour lesquels les salles plongées dans l’obscurité constituent de parfaits écrins. La pièce maîtresse de l’exposition, et qui lui donne son titre, est Symbiotic seeing: dans une vaste salle de plus de 400 m², un dispositif de projection de lasers colorés sur de la fumée crée au plafond des volutes mouvantes, au son d’un violoncelle joué par un bras robotisé. Les formes se métamorphosent au gré des mouvements des spectateurs qui déplacent l’air et la fumée.

Nouvelles métaphores

L’artiste insiste fréquemment dans ses entretiens sur l’importance de la physicalité des expériences artistiques. En attendant de pouvoir abolir les lois de la gravité, il joue donc avec les perceptions des spectateurs. Mais l’ensemble est un peu daté. Dès les sixties, et même avant, si l’on pense à un László Moholy-Nagy, la déstabilisation de l’ordre visuel et perceptif sert de préambule à des opérations d’un autre ordre, social et politique. Vasarely promeut par exemple à travers ses fantaisies colorées un projet d’organisation sociale utopique, tandis que Julio Le Parc élabore une véritable politique de la perception. Quant à Gustav Metzger, père de l’art écologique, auquel il est impossible de ne pas penser ici, il a joué très tôt les lanceurs d’alerte en rappelant chacun à sa responsabilité.

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«L’impact» que doivent avoir ces pièces n’est par ailleurs pas très clair. S’agit-il de créer une prise de conscience des dangers climatiques? A une époque comme la nôtre, abreuvée quotidiennement de nouvelles apocalyptiques, ce n’est plus vraiment nécessaire. Greta Thunberg s’en charge très bien. S’agit-il de convaincre ceux qui douteraient encore? Alors, il est peu probable qu’un arrangement circulaire de sphères en verre imitant la forme d’une algue microscopique – les diatomées – capable d’absorber du C02 en masse (Algae Window, 2020), puisse convaincre quelque climatosceptique que ce soit de son erreur. S’agit-il de déplacer notre point de vue en rendant visibles toutes les collaborations que nous nouons, en tant qu’espèce, avec des choses non humaines?

Si c’est le cas, on peut dire que des artistes comme Tomás Saraceno ou Pierre Huyghe créent des œuvres autrement plus convaincantes, et moins didactiques. S’agit-il, enfin, d’inventer de nouvelles métaphores pour notre époque? Peut-être. Le choix des diatomées ou de la symbiose montre en tout cas que l’âge de la machine est bien fini et que s’est ouverte une période qui viendra revivifier son imaginaire artistique et sa pensée dans la biologie, la climatologie, et les sciences de la nature. Et peut-être aussi que si Eliasson-l’activiste est au clair sur ses engagements, Eliasson-l’artiste est comme beaucoup d’entre nous tiraillé entre l’angoisse et l’espoir, et parfaitement démuni quand il s’agit des moyens à mettre en place.


«Olafur Eliasson – Symbiotic seeing», Kunsthaus, Zurich, jusqu’au 22 mars.