Ukraine

Oleg Sentsov, filmer malgré tout

Le réalisateur a reçu ce mercredi à Strasbourg, in abstentia, le Prix Sakharov. Condamné à 20 ans de détention par la Russie, à peine sorti d’une grève de la faim de 145 jours, Oleg Sentsov a décidé de se battre en réalisant depuis sa prison un nouveau film, dont les esquisses ont été jouées dans un théâtre de Kiev

Il est 20h, vendredi. En bas du 1 de la rue Vasylkivska, des dizaines de manteaux se faufilent. Dans cinq jours, Oleg Sentsov va recevoir le Prix Sakharov pour la liberté de l’esprit. En trente ans, il est le premier Ukrainien à le recevoir. Ou plutôt sa cousine, Natacha, qui prendra la parole en son nom. Ce soir, au 6e étage du centre Dovjenko, la cinémathèque ukrainienne, une autre partition se joue: dix acteurs vont jouer sur scène Les nombres, son futur film.

Le 11 mai 2010, cela fera cinq ans que le réalisateur né en Crimée en 1976 a été arrêté à Simféropol, par le FSB russe, accusé d’un acte terroriste non perpétré. Sentsov, 38 ans, autodidacte, était alors un jeune espoir fragile du cinéma ukrainien. Son premier film, Gaamer, réalisé dans l’univers ado du jeu vidéo, s’était frayé dans les festivals. Oleg Sentsov, lui, avait fait Maidan, et, personnalité affirmée, il s’opposait à la mainmise russe en Crimée.

Ce soir, c’est salle comble à Kiev, sous la dalle de béton de cette ancienne usine de pellicules de films soviétiques. Des centaines de spectateurs sont venus assister à la première publique d’un conte claustrophobe, pendant lequel des personnages grotesques et touchants évoluent dans un univers rouge, noir et indigo, qui emprunte à l’expressionnisme allemand, et, très clairement, à l’univers d’Orwell.

Le biathlon et l’utopie

«Il a écrit le texte en 2011, à une époque où son épouse regardait beaucoup de biathlon à la télé, sourit Anna Palentchouk, la productrice du réalisateur, qui va adapter la pièce sur grand écran à la volonté du réalisateur. Quand il a découvert la lubie de sa femme, il a créé un monde fait de numéros et a écrit la pièce en une semaine. Il y a quelques mois, en prison, on lui a imprimé le texte et il a commencé à la mettre en scène.»

Les nombres, c’est l’histoire de dix nombres, des humains sans nom, de Un à Dix, qui vivent dans un monde utopique régi par les règles strictes d’un tyran, Zéro, qui les maintient sous son emprise. Un jour, d’on ne sait où, surgit un nouveau-né, qui fait voler le système intangible en éclats en devenant Onze. L’enfant grandit, et les autres nombres se mettent à éprouver des émotions, des sentiments, de l’amour…

Un nouveau monde

Ils décident alors de créer un nouveau monde, avec de nouvelles règles, et pour ce faire doivent combattre Zéro. Plus qu’une métaphore de l’Ukraine s’affranchissant de la Russie, lecture facile, la pièce est la fable anti-totalitaire d’un enfant qui avait 13 ans lors de la chute de l’URSS, et qui s’est construit entre la faillite économique et morale d’un système-prison et un post-communisme sauvage, dont l’Ukraine tente de s’extraire.

Cet hiver, le tournage du film commencera. «Après qu’il a commencé sa grève de la faim, je pensais qu’Oleg retrouverait la liberté en deux semaines, concède Anna Palentchouk, dans son bureau des bords du Dniepr. Mais là, honnêtement, je ne m’attends pas à ce que Poutine le laisse sortir. Seulement, quand ce film existera, Poutine ne pourra que comprendre qu’Oleg n’est pas un terroriste, alors qu’il en est persuadé.»

Depuis des mois, même pendant la grève de la faim durant laquelle il peine à se lever, Oleg a dicté à Anna et à ses équipes ses intentions de mise en scène. «Le système pénitentiaire russe a un système électronique un peu spécial, en dehors d’internet, qui permet de communiquer avec les prisonniers. Je lui écris en ligne, ils lui impriment le message, et ça lui coûte 55 roubles de me répondre à la main», explique Anna, en montrant les lettres scannées sur son écran.

«Ils doivent nous prendre pour des fous»

«On n’a jamais été censurés pour ces messages professionnels, confirme Anna. Ils doivent nous prendre pour des fous, mais quelque part ils sont contents qu’Oleg travaille, car ça le maintient en vie. Pour nous, ce film est l’action la plus forte pour sa libération: au-delà de la voix humanitaire, les gens vont entendre le réalisateur et comprendront jusqu’où un individu peut aller dans le dépassement de lui-même.»

Oleksandr Mymrouk, 29 ans, journaliste dans un magazine culturel, vient de publier la première biographie de Sentsov. «Son histoire touche tout le monde en Ukraine, confirme-t-il. Il a prouvé qu’il est incassable, qu’il a une volonté de fer, et qu’il peut résister au système Poutine. Il s’inscrit dans la longue relation oppressive entre le peuple ukrainien et le système soviétique qui remonte aux années 1930 et évolue en spirale.»

Le réalisateur russe Askold Kourov a réalisé en 2017 Le Procès, un documentaire démontant l’arbitraire de l’affaire. «Il y a 15 jours, j’ai été autorisé à voir Oleg, on a surtout parlé travail: je lui ai demandé comment ça va, il m’a dit ça va, confie-t-il, de passage à Kiev. Le travail lui donne de l’énergie et de l’espoir. Mais une seule chose compte: il veut revoir ses enfants, Alina et Vladislav [16 et 13 ans, ndlr], c’est pour lui le plus important.»

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