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"Olga pensive", Pastel et crayon noir, Paris, 1923.
© © RMN-Grand Palais /Mathieu Rabeau

Surtitre

Olga Picasso, portrait d’une amoureuse transformée 
en harpie

Le Musée Picasso explore la période
dite néoclassique, la rencontre de 1917, 
le mariage et le visage terrifiant de l’épouse trahie dans les œuvres qui suivent la rupturepar Laurent Wolf, paris

Au mois de février 1917, Pablo Picasso est à Rome pour y travailler sur le rideau de scène et sur les costumes de Parade, un spectacle de Serge de Diaghilev et de ses Ballets russes sur un livret de Jean Cocteau et une musique d’Erik Satie. La Première Guerre mondiale fait rage. L’Espagne n’est pas dans le conflit. Picasso est resté à Paris alors que plusieurs de ses amis ont été envoyés sur le front. Il est à peine remis du deuil d’Eva Gouel et d’un amour dont témoignent beaucoup de ses tableaux cubistes.

Trahison amoureuse

A Rome, il échappe au monde parfois confiné de l’atelier et à la mélancolie qui le guette. Il y rencontre une jeune danseuse de la troupe, Olga Khokhlova, dont le père et les frères sont officiers dans l’armée du Tsar. En Russie, c’est la révolution de février qui provoquera l’abdication de Nicolas II et conduira à celle d’octobre 1917. Le père et deux frères d’Olga s’engagent dans les armées contre-révolutionnaires. Au début de 1918, Olga se blesse à la jambe et doit abandonner la scène, provisoirement croit-elle. Pablo et Olga sont au cœur d’une zone de calme alors qu’autour le monde s’écroule. Ils se marient le 12 juillet 1918 dans une église russe de Paris.

Le Musée Picasso fait revivre cette rencontre, le mariage, la nouvelle vie dans un bel appartement et un nouvel atelier installés dans un quartier chic de Paris, la naissance de Paul, le premier fils de Picasso, l’amour, les mondanités, l’inquiétude. Puis c’est l’affront. La trahison amoureuse quand Marie-Thérèse, une jeune femme de 17 ans croisée sur les grands boulevards, devient la maîtresse de Pablo en 1927. La double vie, la haine qui s’installe jusqu’à la séparation définitive au milieu des années 1930. Une romance, une histoire d’art, 350 œuvres et la malle-cabine aux souvenirs d’Olga, plus de 600 documents confiés par Bernard Ruiz-Picasso, le petit-fils d’Olga et de Pablo.

Le mauvais rôle

Dans les biographies consacrées, Olga a le mauvais rôle. Ce serait à cause d’elle que le peintre aurait abandonné la ferveur cubiste pour une veine néoclassique inspirée d’Ingres, pour ce que Jean Cocteau a appelé un «retour à l’ordre». Ce serait à cause d’elle qu’il se serait embourgeoisé, quittant la splendide précarité de la bohème pour les salons bien tenus et la fréquentation des célébrités. Après la trahison, que certains excusent comme une libération nécessaire, Olga l’aurait poursuivi de sa haine et d’une mesquinerie cruelle dont témoignent les portraits terribles que peint Picasso après les belles images familiales du début des années 1920.

A la fin de l’été 1917, c’est Olga Khokhlova à la mantille, au port altier et au regard perçant sous les broderies. Au printemps 1918, c’est Portrait d’Olga dans un fauteuil, un tableau inachevé inspiré d’une photographie, avec le drapé de la robe, un éventail coloré et un beau tissu à grandes fleurs qui rappellent les portraits d’Ingres. Ce sont ensuite les images d’une femme en train de lire. Puis la maternité et l’apparition de l’enfant, Paul, qui grandit, monte sur un âne, dessine à une petite table, se déguise en Arlequin. Et des dessins, des dizaines de dessins qui témoignent de la vie familiale.

Olga l’intruse

Au milieu des années 1920, tout ce bonheur peint s’effondre. Un nouveau Picasso semble surgir de nulle part, brutal, excessif, dont le trait se tord et les couleurs agressent. De nulle part? L’exposition ne permet pas de comprendre que ce Picasso-là n’était qu’en demi-sommeil, sous la surface, dans une autre œuvre, post-cubiste, poursuivie en parallèle.

Pendant les étés 1928 et 1929, la famille est en villégiature à Dinard. Marie-Thérèse y vient aussi, clandestinement. Ce sont les Baigneuses vues de loin, sortes de danseuses réduites au trait sur la plage trouble du papier ou de la toile. Torsions et contorsions d’une vie qui vient ou qui s’échappe. Et, en 1929, l’épouvantable Grand nu au fauteuil rouge, un corps féminin disloqué, torturé en peinture, une tête hideuse et une bouche hurlante aux dents acérées. Cette bouche et ces dents vont poursuivre Picasso pendant des années.

L’exposition «Olga Picasso» n’est pas que l’illustration du génie d’un peintre. Il n’en a pas besoin vu la quantité de manifestations qui le célèbrent: «21 rue La Boétie» au Musée Maillol (sur le galeriste Paul Rosenberg qui fut celui de Picasso), Picasso Primitif au musée du Quai Branly, trois expositions à Rouen et dans sa région sur son œuvre sculptée et ses céramiques, l’énorme hommage pour le 80e anniversaire de Guernica au Centre d’art Reina Sofia de Madrid, sans compter les innombrables autres qui sont en cours ou vont ouvrir partout dans le monde.

Même si tout est de Picasso, l’exposition parisienne est une exposition Olga. Michael Fitzgerald raconte dans le catalogue qu’en novembre 1921, Picasso aurait reçu son ami Max Jacob «avec la plus grande froideur» et que ce dernier se serait «plaint dans une lettre adressée [au peintre] que des tiers s’interposent entre lui et ses anciens compagnons». Il ajoute : «[…] l’image d’un Picasso manipulé par son entourage se propagera peu à peu, tandis qu’Olga sera de plus en plus identifié comme l’intruse.» Donc comme l’un des instigateurs de ce que les «anciens compagnons» considèrent comme une régression artistique.

Retour à l’ordre

Joachim Pissarro, l’un des commissaires de l’exposition, propose une autre interprétation de l’évolution stylistique qui coïncide avec la rencontre d’Olga. Le tournant ne vient pas, explique-t-il, d’un quelconque «retour à l’ordre» ou aux anciens canons académiques, mais de la personne d’Olga, de son visage et de son corps. La virtuosité du trait, la précision figurative, la douceur des modelés, n’obéissent pas à un préconçu formel mais à ce que voit Picasso et à ce qu’il en traduit dans ses dessins et dans sa peinture. Quand il rompt avec Olga, il rompt avec ce qu’il en voyait et va la peindre autrement, pour ce qu’il croit qu’elle lui fait subir, comme cette harpie grotesque qui le poursuit de sa colère.

La relation entre le sujet et l’objet, subtilement renversée par Joachim Pissarro, et la relation entre le peintre et son modèle ont obsédé Picasso jusqu’à la fin de son existence. D’époque en époque, il semble s’être toujours demandé ce qu’était la vie qu’il voyait alors que sa propre vie n’était que dans la peinture. De temps en temps, il y trempe un pied comme un baigneur prudent devant une eau glacée. Il s’y habitue. Il s’y baigne un peu. Mais bientôt il se retire dans son atelier où sa vraie existence s’accomplit. Pour lui, ce que nous appelons la vraie vie n’était qu’une vie à l’essai. 

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