Interview

Oliver Stone: «En Amérique, tout est pasteurisé, disneyfié»

Dans «Snowden», Oliver Stone, la mauvaise conscience de l’Amérique, brosse le portrait de l’informaticien qui a dénoncé les écoutes illégales menées par la NSA. Rencontre avec un cinéaste qui ne mâche pas ses mots

En 2013, éclate le plus grand scandale d’espionnage de l’histoire des Etats-Unis: la National Security Agency a violé la Constitution en pratiquant de manière parfaitement illégale la cybersurveillance sur des millions de citoyens américains. Citizenfour, de Laura Poitras, documente les révélations d’Edward Snowden à trois journalistes. Aujourd’hui, Oliver Stone, 70 ans, s’empare du sujet sous l’angle de la fiction. Film engagé, passionnant, Snowden permet de découvrir la dimension humaine du jeune analyste derrière la figure du justicier que l’Amérique tient pour un traître – aujourd’hui réfugié en Russie.

Pourfendeur inlassable de l’hégémonie des Etats-Unis, le cinéaste présentait Snowden au festival de Zurich. La rencontre a lieu fin septembre, à l’écart des tumultes et des dangers du monde: sur la pelouse du Baur au Lac avec, au loin, un cor des alpes qui donne la sérénade.

Le Temps: Partagez-vous avec Edward Snowden une même foi dans la Constitution des Etats-Unis?

Oliver Stone: La plupart des Américains connaissent la Déclaration des Droits parce qu’ils l’ont lue à l’école. Lorsque cette affaire inquiétante a fait surface, oui, je suis retourné au texte. Ed Snowden est un boy-scout, je ne le suis pas et je ne prétends pas l’être. Sans doute connaissait-il la Constitution et la chérissait-il. Il est issu d’une dynastie militaire. Son grand-père était un agent du FBI, son père un garde-côte. Il n’est pas le genre de gars avec qui j’irais boire un verre.

– Comment s’est passée votre première entrevue avec lui?

– Très bien, même si la situation était compliquée. Nous étions tous deux fatigués, il n’avait pas nécessairement envie d’un film, moi non plus. Mais j’ai été impressionné par sa franchise, sa sincérité, son attachement à la liberté. Par sa conviction que la cybersurveillance généralisée mène à la tyrannie. Interdiction de penser, de parler d’écrire… Interdiction de tout, sauf de porter une arme (rire).

– Montrer la vie privée de Snowden est une façon de rappeler son humanité?

– Je pense, oui. Nous apprenons qu’il a une petite amie, Lindsay Mills. Elle joue un rôle clé dans sa vie. Il n’a pas d’amis, pas de vie sociale. Il est froid, distant, émotionnellement oppressé. Il n’avait de relations avec personne hormis Lindsay – et, bien sûr, il ne pouvait rien lui dire de son travail. Ses crises d’épilepsie sont un signal de stress spirituel. Je pense qu’il est à présent plus décontracté, parce qu’il a franchi le pas.

– Introverti et timide, Snowden n’est pas une figure familière de votre cinéma…

– Il aurait pu être un sale type, un alcoolique, un sex addict, peu importe. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il est un héros fort. Je le préfère à Richard Boyle dans Salvador, violent et cupide. Il est un kid très pur. Il me rappelle Ron Kovic de Né un quatre juillet, qui n’avait jamais eu de relations sexuelles avant de partir au Vietnam.

– Il y a quelque chose de vous chez Snowden?

– J’étais innocent. Je ne comprenais pas les schémas gouvernementaux. J’ai compris bien plus tard les implications de la guerre du Vietnam. Salvador a été un film important. L’administration Reagan écrasait vraiment toutes les réformes d’Amérique centrale, finançait illégalement les Contras au Nicaragua…

– Après Citizenfour, le documentaire de Laura Poitras, Ed Snowden avait-il besoin d’une fiction?

– Non, il n’en avait pas besoin. C’était curieux. Son avocat m’a contacté parce qu’il voulait vendre les droits de son livre, une fictionalisation de l’histoire. Je n’y tenais pas tellement, mais j’étais curieux comme tout le monde, alors je suis allé voir Snowden à Moscou – à neuf reprises. Il s’est mis à parler, de plus en plus. Alors nous avons commencé à écrire un scénario. Il nous a donné des indications très précises – personne ne sait vraiment à quoi ressemble la NSA. Depuis 1952, il n’est que le troisième agent à briser la loi du silence.

– Pourquoi tant de gens médisent-ils de lui?

– Beaucoup de gens restent marqués par des histoires d’espionnage dans lesquelles des agents vendent des secrets à l’étranger… Mais Snowden ne s’est pas fait un centime, au contraire! Il n’a pas communiqué des informations à l’ennemi. Il les a données à des journalistes en leur disant «Agissez de façon responsable». Il voulait rester à l’écart de tout ça, on l’a ramené au cœur de la tempête. L’opinion publique préfère s’intéresser à sa personnalité qu’à son message, important, mais complexe.

– Dans votre film, Snowden dissimule la puce contenant les informations dans un rubicube. Détail avéré ou invention?

– Il devait effectivement passer un contrôle de sécurité. Mais nous avons changé sa méthode pour le protéger, lui est ses collègues. Dix-sept d’entre eux ont été licenciés – certains qui n’avaient fait que déjeuner avec lui… Snowden était hanté à l’idée de causer du tort à ses collègues. Il a volontairement laissé des empreintes digitales pour les disculper.

– Les studios américains n’ont pas voulu financer Snowden. Que craignaient-ils?

– Je ne sais pas. Ce n’est pas la première fois. Ils ne vous le disent jamais. Les premiers rapports étaient bons – bon script, budget raisonnable, bons comédiens. Puis ils montent dans les étages parler de chiffres avec la direction et les avocats, et rien n’en redescend. Nous avons dû raboter le budget, trouver un financement en France, en Allemagne.

– Quel avenir voyez-vous pour Edward Snowden?

– Nuageux. Pauvre gars. Il est satisfait d’avoir fait son travail. La tragédie, c’est que le peuple américain n’en fera rien. Par complaisance et par souci de sécurité. La sécurité est un concept facile à vendre. Les Américains croient le gouvernement sur parole: «Vous renoncez à certaines de vos libertés contre notre protection». Hitler ne disait pas autre chose en 1933. La sécurité nationale est une connerie. La guerre contre le terrorisme est un excellent prétexte. Avoir un ennemi est un principe qui autorise à faire n’importe quoi, incluant le cyber armement.

– Le capitalisme fonctionne parce qu’il récompense les gens de leur apathie?

– Oui, absolument. La télévision américaine en est le meilleur exemple. Mener une investigation journalistique est devenu extrêmement difficile – et découragé. C’est pourquoi beaucoup de gens s’informent sur les réseaux sociaux. Thanks God! des chaînes comme ARTE ou France 24 se basent sur des faits. Les reportages de la télévision française sur la Syrie font sentir la violence de la guerre. En Amérique, tout est pasteurisé, disneyfié…

– Que va-t-il se passer si Donald Trump est élu président?

– Vous, les Européens, vous êtes terrifiés par cette perspective… C’est marrant, on me pose toujours la question. Je ne pense pas que Trump ait une chance d’être élu, mais vous devriez vous faire du souci avec Madame Clinton et ses appréciations sur les changements de régime même lorsque son avis n’est pas sollicité. Souvenez-vous qu’elle a insulté le président russe en le comparant à Hitler. Qu’elle a soutenu les bombardements en Libye et les Contras au Nicaragua. Je ne sais pas pourquoi les pays européens n’y prêtent pas attention.

Trump est cinglé, il dit une chose un jour et le contraire le lendemain. Oui, il est dangereux. Mais qu’est-ce qui vous fait croire que Hillary Clinton est moins dangereuse? On dit qu’elle est libérale? Elle est interventionniste. Je voudrais voir à la Maison-Blanche un candidat Démocrate tourné vers la paix. Mais elle est à la tête d’un parti guerrier. Bernie Sanders incarne mieux la tradition du parti Démocrate.

– Les défaites de l’Amérique semblent vous attirer. Pourquoi?

– C’est ainsi que les choses se sont passées. La guerre du Vietnam a été un désastre. Nous avions soif de sang et ça a été une boucherie. 3,5 millions de Vietnamiens ont été tués – sans oublier le Laos et le Cambodge… J’aimerais exalter une Amérique forte et pacifique. L’agent permet de réaliser des choses beaucoup plus importantes que la guerre.

– Comment l’histoire jugera-t-elle Obama?

– Sévèrement. Il a élevé le niveau de surveillance globale à un niveau supérieur à celui de Bush. On le présente comme pacifique, il ne l’est pas. Clinton est pire, c’est sûr, mais Obama a participé à la disqualification de la Russie. Un dirigeant avisé ne ferait jamais ça. C’est stupide d’insulter un pays étranger. Sinon, c’est un excellent orateur avec un air philosophique détaché, un homme élégant. Il a du cœur et le sens de la famille. Bush aussi avait du cœur. Et un meilleur sens de l’humour.

– Pensez-vous avoir modifié le regard que nous portons sur l’Amérique avec certains de vos films?

– Je l’espère. JFK a soulevé pas mal de curiosité, j’espère que les gens ne l’oublieront pas. Mais il est difficile d’avoir un impact quand le gouvernement répète sans cesse: «Oswald a tiré, Oswald a tiré… Peur, peur… Terrorisme, terrorisme…». C’est du lavage de cerveau. Comme dans 1984.

– Vous avez un projet de film sur Poutine?

– Oui, un documentaire. Mais je ne veux rien en dire pour le moment. Si vous voulez, je reviens vous en parler l’année prochaine.

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