Constituée depuis 2015 par Jean Claude Gandur, la collection Art contemporain africain et de la diaspora, qui compte désormais plus de 200 œuvres, vient aujourd’hui rejoindre les collections de la Fondation Gandur pour l’art déjà consacrées aux beaux-arts, à l’ethnologie, aux arts décoratifs et à l’archéologie. Rencontre avec Olivia Fahmy, conservatrice chargée de ce nouveau chapitre dans l’histoire de l’institution genevoise.

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Le Temps: Comment décririez-vous cette collection d’art consacrée à l’Afrique et à sa diaspora?

Olivia Fahmy: Par Afrique contemporaine, on entend une définition du continent la plus ouverte possible, de l’Afrique du Sud au Maghreb. Les pays du nord de l’Afrique sont parfois exclus des collections d’art contemporain africain, ce qui n’est pas le cas ici. En outre, on parle non seulement d’artistes qui vivent et travaillent sur le continent africain, mais aussi d’artistes européens, américains et caribéens issus de la diaspora. Cette question du déplacement migratoire se ressent dans beaucoup d’œuvres. Certains artistes de la diaspora ont un double regard, une double compréhension qui leur permet de créer des liens particulièrement intéressants pour exprimer des mouvements et des dynamiques historiques importants. La collection s’est constituée petit à petit, œuvre après œuvre, par affinités et par choix esthétiques, avec un brassage d’artistes très jeunes nés dans les années 1980-1990 et de figures établies croisées régulièrement sur la scène internationale de l’art, ce qui crée des écarts d’une grande richesse.

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Quelles sont les grandes orientations de cette collection?

On retrouve des œuvres figuratives – peintures, sculptures, œuvres textiles, photographies – dans lesquelles le prisme postcolonial est très présent. Les sujets d’ordre social ou politique passent également par la mode, l’histoire des matériaux et leur récupération pour raconter l’histoire du continent et ses répercussions sur la période actuelle. Concernant les questions raciales entendues comme construction sociale, qui ont évidemment une place très importante chez beaucoup d’artistes dont on collectionne les œuvres, il y a cette phrase de l’écrivain américain James Baldwin, d’ailleurs prononcée en Suisse, à Loèche-les-Bains, en 1962: «Par l’idée même que le Blanc se fait du Noir, le Noir est en mesure de savoir qui est le Blanc.» Même si l’attention de la collection se porte plus précisément sur les affects, réels ou rêvés, qui découlent de l’époque coloniale, il y a un véritable effet miroir qui s’installe et qui met au jour la nécessité qu’a chacun de se penser au sens large. De penser son rapport au monde, son rapport à soi, son rapport aux autres.

Une œuvre en particulier vous semble synthétiser les lignes de force de cette collection?

J’en citerai deux. La première, c’est The Throne of the Owner of the Stars (2017), de Gonçalo Mabunda. Constituée à partir d’armes récupérées lors du désarmement au Mozambique pour former un trône et donc symboliser le pouvoir avec la violence des matériaux ayant servi à l’accession au pouvoir. Et puis Pure Ali II (1999), de Godfried Donkor, né au Ghana en 1964 et qui a émigré en Grande-Bretagne avec sa famille à l’âge de 8 ans. Derrière la figure du boxeur Mohamed Ali que représente le tableau, on découvre la photocopie d’un ouvrage qui reproduit la coupe transversale d’un bateau durant la traite des esclaves. Ici, l’artiste fait volontairement le lien entre l’histoire de la marchandisation des corps et ses réminiscences dans celui de Mohamed Ali qui, en tant que figure populaire du XXe siècle, incarne la suite de ce phénomène de marchandisation. Donkor pose ici une immense question: est-on vraiment sorti de cette dynamique? De la société coloniale à la société de consommation contemporaine, n’est-on pas en train de rejouer une histoire dont les fondements sont pourtant bien connus? Il me semble que ce retournement du regard est l’une des choses les plus intéressantes que peuvent opérer les œuvres d’art sur leur public.


La collection Art contemporain africain et de la diaspora est consultable en ligne sur le site de la Fondation Gandur pour l’Art.