Caustique: «Elément corrosif, qui décape.» Se dit d’un savon, au sens propre… ou d’un esprit, au sens figuré. Cet humour mordant, c’est le genre qu’Emilie Chapelle et Olivia Gardet préfèrent. Et qui a inspiré le nom de leur Caustic Comedy Club, une petite salle carougeoise devenue, en deux ans et demi, le haut lieu du stand-up.

Thomas Wiesel, Marina Rollman, Simon Romang ou encore Yoann Provenzano: tous les humoristes romands dans le vent sont passés au moins une fois sur la scène du Caustic. Cinquante places au bas d’une volée de marches, sous une voûte en pierre qui donne au sous-sol des allures de cave à vin. Mais le club n’est pas seulement un écrin intimiste pour les as de la blague; il joue aussi le rôle de tremplin pour les nouveaux talents – et grands crus de demain.

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Comme Cinzia Cattaneo, à l’affiche ce soir-là avec son spectacle en rodage, Toi-même. La Genevoise de 23 ans fait partie des poulains repérés et coachés par les deux fondatrices du Caustic. Que l’on retrouve au calme quelques heures avant le spectacle, dans un bureau attenant au bar où artistes et public partagent traditionnellement un verre.

Boucles brunes et large sourire pour l’une, carré long et regard soutenu pour l’autre – pour un même étonnement: au vu du CV, on les imaginait plus âgées. En réalité, Olivia et Emilie n’avaient pas 30 ans lorsqu’elles ont tout lâché pour fonder leur Comedy Club, en 2017. Mais déjà une solide expérience des arts de la scène.

Hissée sur un tabouret, Emilie raconte sa rencontre avec les planches à Nantes, où elle a en partie grandi. Enfant, le théâtre la libère d’une timidité maladive. «En classe, je ne pouvais pas aller au tableau sans que ma craie tremble», sourit-elle. Une révélation pour la jeune fille qui décide d’en faire son métier.

Joyeux virus

Pourtant, ce sont des études de philosophie par correspondance, couplées à une place de jeune fille au pair qui la conduisent à Sion en 2008. De sa Méditerranée natale, elle se retrouve tout à coup coincée entre deux montagnes. «Pendant trois jours, j’ai encaissé le choc!» Au bout du lac, Olivia termine, quant à elle, un cursus au Collège du Léman.

Le stand-up demande de retirer sa carapace tout en grossissant les traits. De cacher et montrer à la fois. Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir se lancer!

Olivia Gardet

La connexion est donc d’abord virtuelle, via un site de rencontres amicales. Elle se muera en une histoire d’amour aux élans vagabonds: de Paris à Marseille, de Perpignan à la région lyonnaise, les années suivantes voient Olivia et Emilie parcourir les universités mais surtout les théâtres, où elles cumulent les casquettes – metteuse en scène, attachée de production, fée de régie… et cheffe de bar.

C’est au détour d’une salle feutrée que les deux jeunes femmes contractent le virus du stand-up. Un genre comique brut, allégé de toute scénographie, où l’humoriste s’adresse volontiers au public. Et qui monte alors à Paris. De quoi faire germer une idée, presque une conviction: le stand-up suisse a du potentiel, pour autant qu’on le laisse briller.

De retour à Genève, Emilie et Olivia font leurs premières armes au Studio Abriel à Chêne-Bougeries, où sont programmés Wiesel et consorts. On est en 2016, l’humour romand est en plein essor et le public au rendez-vous. Des signaux qui convainquent le duo d’ouvrir leur propre salle l’année suivante.

Le choix se porte sur Carouge, quartier dynamique et branché. Le petit espace qu’elles dénichent, à deux pas de l’Arve, logeait une fiduciaire. Tout est à faire. «Dans la cave, il n’y avait qu’une étagère avec de la paperasse», se souvient Olivia. Elles monteront la scène de A à Z. «La veille de la première, on scellait encore les briques du plafond entre elles…»

Leur acharnement porte ses fruits: très vite, la salle se remplit. Et comble un vide, en offrant aux jeunes loups du stand-up une plateforme pour se lancer, progresser. D’autant que l’exercice est délicat. «Le stand-up demande de retirer sa carapace tout en grossissant les traits. De cacher et montrer à la fois», résume Olivia.

Au féminin

Aux côtés des têtes d’affiche, le Caustic accueille aujourd’hui cinq talents en résidence. Olivia et Emilie sont même les managers de deux d’entre eux, Cinzia Cattaneo, première femme gagnante du tremplin de Morges-Sous-Rire en 2019 et Bruno Peki, gagnant de Mon Premier Montreux en 2020 à seulement 20 ans. L’accompagnement se focalise sur l’écriture et la recherche de leur identité propre, précise Emilie, qui donne par ailleurs des ateliers pour amateurs. «Il y a un véritable engouement pour le stand-up. Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir se lancer!»

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Mais les filles sont encore trop peu nombreuses, regrettent Emilie et Olivia d’une même voix. Comme si, inconsciemment, elles n’osaient pas prendre le micro et faire rire la galerie. Pour tenter d’y remédier, le club a lancé le premier plateau 100% féminin de Suisse l’an dernier. Et parce que l’humour ne doit connaître aucune frontière, il propose aussi des soirées espagnoles, belges et bientôt italiennes.

De quoi en perdre son français? Olivia et Emilie sentent la fatigue, mais tiennent la barre. «Quand on est dans la salle et qu’on voit le public et l’humoriste passer un moment incroyable…» Il y a de quoi retrouver la banane.


Profil

1986 Naissance d’Emilie à Montpellier.

1989 Naissance d’Olivia à Toulouse.

2008 Leur rencontre.

2017 Ouverture du Caustic Comedy Club et début du management de Bruno Peki et Cinzia Cattaneo une année plus tard.

2019 Premier plateau d’humour 100% féminin de Suisse.


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