Livres

Olivia de Lamberterie, l’épître au frère

Alex de Lamberterie faisait feu de tout, dessinateur surdoué, directeur artistique d’une agence à Montréal. Il s’est suicidé à 46 ans. Sa sœur, Olivia, critique littéraire à «Elle», lui consacre un récit aimant à la folie, distingué par le Prix Renaudot de l’essai

Un frère au-delà de tout. Avec toutes mes sympathies est une célébration amoureuse, un antidote au désastre aussi. Olivia de Lamberterie, 50 ans, ne se voyait pourtant pas écrire un livre. Elle avait trop à faire à s’oublier dans ceux des autres. A les chroniquer dans le magazine Elle. A les défendre dans l’émission Télématin, sur France 2. A s’enflammer en leur nom, voix chaleureuse de villégiature bretonne, au Masque et la Plume, sur les ondes de France Inter. Un livre? Très peu pour elle. Même si son frère Alex ne manquait jamais l’occasion de lui lancer: «Alors, tu t’y mets quand?…»

Alex, son cadet de trois ans, élargissait les portes, partout où il passait, des idées plein les doigts – il dessinait comme un dieu –, une faculté d’entraîner qui le distinguait. Un chef de troupe, avec une moustache de mousquetaire, une souplesse de transformiste, à l’image de son idole David Bowie, une douceur de panda dont il enveloppait son épouse, Florence, sa fille Juliette et son beau-fils François. Et des éclats de don Juan farceur, les soirs de fiesta.

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Mais Alex avait ses hivers en été. Une tristesse qui est une malédiction chez les de Lamberterie – l’arbre généalogique est hanté par des suicides. Les psychiatres poseront le mot de dysthymie pour qualifier son mal. Le 14 octobre 2015, il a enfourché la barrière du pont Jacques-Cartier à Montréal où il habitait et s’est jeté dans le vide, quelques semaines après une autre tentative.

Une telle violence n’a ni nom ni fin. Elle plonge ceux qui restent dans le néant, avec le cortège du remords. Dans son élégance, Alex avait prévu le scénario: une lettre laissée à ses parents adorés, à ses sœurs, Chloé la benjamine, Caroline l’aînée, Olivia la vénérée, à Florence, la femme de sa vie. La décision était soupesée, intériorisée depuis longtemps. Ce 14 octobre, Olivia de Lamberterie s’est vue mourir. De ce trou noir est remonté l’injonction du frère: «Ecris ton livre.»

Un diable fragile

«Oui, je vais m’y coller, pour toi, pour moi. Des années que je tourne autour, que j’avale des bibliothèques pour repousser l’échéance. Encore un roman à lire, monsieur le bourreau. Les mauvais écrivains me volent la vie.» Avec toutes mes sympathies n’est pas un journal de deuil, surtout pas, ni un mausolée, fût-il en technicolor. C’est une lettre d’amour adressée au monde et à Alex, ce voltigeur passé dans une autre dimension, mais qui continue d’escorter les vivants. Car tout suggère, sous la plume d’Olivia de Lamberterie, la présence de ce diable fragile.

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On est pris alors par le courant, du portrait d’un grand-père merveilleusement excentrique au souvenir d’un anniversaire où Alex dansait, presque nu, une chaussette rose cachant son sexe. On entre aussi dans sa chambre d’étudiant, une nuit où il doit dessiner, pour son école d’art, un monument funéraire. Sous les yeux de sa mère qui l’encourage, il s’inspire d’un poème de Cocteau. On le surprend encore fraternisant avec un clochard sur un banc à Montréal: chaque jour, une conversation et un petit coup de pouce financier.

Gaieté à rebours du chagrin

Olivia de Lamberterie ne se souvient pas, non, elle érige une digue contre la terreur de l’absence, elle qui avoue, au détour d’une page, être elle aussi sujette à des bouffées de désespoir. Son cap? La «nostalgie heureuse». Avec toutes mes sympathies est un livre qui ne mégote ni sur le panache ni sur la gaieté, un livre miroir où le chagrin vous saisit d’un coup, chassé par la chiquenaude d’une demoiselle bien née que les écarts n’ont jamais effarouchée.

Chez les de Lamberterie, on est tendre, mais pudique quand il s’agit de parler de soi. «Mon frère était la seule personne à qui je me confiais. Nous étions deux muets qui l’un en face de l’autre retrouvaient l’usage de la parole. Avec qui chuchoter aujourd’hui?» A propos de la lecture, l’auteur dit qu’elle répare les vivants et réveille les morts. C’est ainsi qu’agit son livre. Ce sortilège, c’est le don de la sœur.


Avec toutes mes sympathies, Stock, 254 p.

Rencontre ce mardi à 12h30 avec l’auteur à la Société de lecture à Genève.

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