Olivia Pedroli, de l’autre côté

La chanteuse neuchâteloise publie un sublime album, «A Thin Line», où les fugues ont le goût de la conquête. Rencontre

La viande. Un serveur empressé ajoute une livre de veau trempé d’huile sur sa salade grecque, elle n’y touchera pas. En la regardant – ses cheveux presque roux, une peau de lait –, on pense à ce film que Bastien Genoux a réalisé pour son morceau «This is where it starts»; une femme chevauche une sorte de sanglier préhistorique, rodéo de goudron, la tignasse sur la face, les brumes méphitiques. Olivia Pedroli n’est pas une chanteuse. Son nouveau disque ouvre sur des questions, des images, la ligne fine qui sépare l’homme de l’animal, l’homme des autres hommes. Il traite de la chair des choses. Et des failles.

Le mur. Il faut raconter deux histoires qui sont à l’origine d’ A Thin Line . Il y a quelques années, dans le cadre d’une tournée, Olivia s’était rendue à Gaza avec son groupe: Stéphane Blok, Denis Corboz. Ils avaient traversé cette frontière. Trois postes. Israël, Fatah, Hamas. Le long couloir qui ne s’arpente qu’à pied, les grillages, la zone tampon au-dessus de laquelle les oiseaux volent sans prendre garde. Elle en avait tiré une colère. Mais aussi la sensation d’une insondable complexité, «des pelures d’oignon», dit-elle très vite. «A un moment où tout devient antagonisme, je préfère m’intéresser aux lieux de frottement, ceux de la rencontre possible.»

Deuxième moment. Après l’enregistrement du disque, Olivia se retrouve chez elle, au Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, une exposition sur le chien, elle y croise des films de loups, d’interminables films de loups, où les bêtes déambulent sans se soucier d’être vues. Pedroli finit par créer pour le musée une installation vidéo où elle interroge notre rapport à l’animal, la sauvagerie du loup, les légendes, elle regarde des heures de bandes nocturnes, récoltées par des biologistes, où les chiens de berger tentent de protéger les troupeaux. Où les moutons, dans les teintes verdâtres des caméras infrarouges, finissent par servir de viande.

Ne l’appelez plus Lole. Il y a longtemps, Olivia Pedroli était encore cette chanteuse à guitare, de petites complaintes ciselées qui l’avaient propulsée – localement tout au moins – au rang des bonnes clientes pop. Elle faisait des premières parties pour Alain Bashung, Marianne Faithfull. Elle aurait pu rester cela. Ne rien demander de plus aux chansons que leur équilibre, leur tournure. Et puis, elle est partie en Islande. Rejoindre un producteur, Valgeir Sigurosson, qui avait déjà accueilli dans sa caverne de la banlieue de Reykjavík d’imparables voix en quête d’ailleurs (Björk, CocoRosie, Camille).

Ils ont passé plusieurs mois, dans des bars surchauffés, à deux pas des sources d’eau chaude, à retrouver le nom de Lole. Olivia Pedroli, en 2010, débarque sur la scène du Cully Jazz Festival. Elle a changé de peau. C’est imperceptible. Le demi-sourire intranquille. Des cuivres, de l’électronique, une voix qui paraît rehaussée comme le sont les tableaux dont on exhume les couleurs originales. Olivia a pris des cours de chant, chez une cantatrice mozambicaine qui lui enseignait à respirer. «J’ai longtemps eu très peur de perdre ma voix.» Elle s’engage même dans un stage au sud de la France, «j’ai hurlé pendant une semaine». Histoire de voir qu’un cri bien placé ne menace rien.

La voix d’Olivia est sa carte d’identité. L’incroyable précision du tir. Même des volutes, rien ne déborde. Une froideur qui n’est pas une distance mais une éthique. Vocalement aussi, la Neuchâteloise funambule sur la frontière; les émotions drues que suscitent ses nouvelles chansons ont à voir avec le tranchant de la lame. Après The Den en 2010, elle publie avec A Thin Line le deuxième volet de ses rencontres islandaises. «J’avais l’impression que nous n’en avions pas fini avec Valgeir. Je suis retournée chez lui en lui annonçant d’emblée que j’avais déjà la plupart des arrangements en tête, cette fois.»

Ils travaillent ensemble sur des détails, dans un studio tenu de manière assez maniaque, ils déploient des strates, des pianos mixés à l’arrière du son, des violons qui se répètent et se retournent, le minimalisme américain à portée de main, mais aussi le goût des contraires. Elle a composé toutes ses chansons en même temps, comme un barrage dont le réservoir se remplit jusqu’à céder d’un coup.

Par rapport au précédent, cet album paraît plus économe. Il est plus lisible. Il ne s’agit plus, pour Olivia, de frapper à toutes les portes, de tenter toutes les culbutes. Elle sait plus que jamais ce que sa musique requiert. Un appétit rigoureux. Une idée suivie jusqu’à son terme. Elle n’est plus seulement une chanteuse. Avant même de songer à enregistrer, elle a écrit son projet, imaginé des pistes. Elle a construit ce disque comme un artiste contemporain peut préparer un travail de plusieurs années, avec des sons, bien entendu, mais aussi des images et des mots. «Je voulais que tout soit cohérent.»

En parallèle d’A Thin Line, Olivia Pedroli rénovait une ferme, dont il fallait déconstruire jusqu’aux murs de l’étage supérieur pour qu’elle soit vivable. La même sensation avec son œuvre. Le chantier où l’on ne se contente pas de changer la tapisserie. De fond en comble, Pedroli se réinvente. Avec son collaborateur de longue date et compagnon Yann Mingard, qui a travaillé, lui aussi, sur la notion de frontière en Europe de l’Est, elle s’apprête à prendre résidence pour six mois à Londres. Elle s’est déjà choisie un mentor: le compositeur Gavin Bryars, disciple de John Cage, avec lequel elle est allée voir des matches de foot dans un pub du coin.

Le plus enthousiasmant chez cette femme, outre son morceau «Glassbirds» qui conclut le disque et concentre toutes les profondes simplicités du disque, c’est son futur. Elle a parié il y a cinq ans qu’elle pouvait contrarier son destin, que les frontières n’existent que pour être violées. Depuis, elle a réalisé des installations, elle a écrit la musique du film Hiver nomade , elle s’apprête à travailler pour le théâtre, elle s’entoure sur scène de musiciens (Stéphane Blok, Fauve) dont elle ne craint jamais la créativité. Sa ligne fine se perpétue dans l’horizon.

Olivia Pedroli, «A Thin Line» (Betacorn/Cristal Records)

Olivia Pedroli en tournée: 27 et 28 novembre, La Grange, Le Locle. 29 novembre, City Club, Pully. 30 novembre, Bee-Flat, Berne. www.oliviapedroli.com

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Ne l’appelez plus Lole. Elle a changé de peau. Des cuivres, de l’électronique, une voix qui paraît rehaussée comme les tableaux dont on exhume les couleurs originales