Genre: Roman
Qui ? Olivier Adam
Titre: Les Lisières
Chez qui ? Flammarion, 456 p.

Dans Les Lisières , Olivier Adam dresse le portrait d’une génération, la sienne, celle qui n’est plus qu’à un pas de la quarantaine; il peint un milieu, il dirait une classe sociale, celle des enfants d’ouvriers qui n’en sont plus. Il raconte une certaine France, celle qui vit le décrochage économique, en banlieue parisienne comme à Saint-Malo. Celle qui non seulement ne peut pas faire mieux que les parents mais qui régresse également. Et assiste voire participe à la banalisation de l’extrême droite.

Les Lisières , roman ambitieux donc qui entend embrasser une époque, toucher un moment, l’aujourd’hui tout juste effacé. Le roman a été écrit de février à décembre 2011. La campagne présidentielle colorait déjà l’atmosphère. Les Lisières est le dixième roman d’Olivier Adam. Il porte en lui les précédents pour pousser plus loin.

En cela, Les Lisières se profilait en pole position pour le Prix Goncourt et tenait un bon ticket dans les médias français. Mais les jurés ne l’ont pas retenu dans leur première sélection annoncée le 4 septembre. Nouvelle déconvenue pour Olivier Adam. En 2007, il s’était incliné au bout de délibérations serrées face à Gilles Leroy et son Alabama Song . En 2005, Falaises avait été sélectionné par 13 prix littéraires pour ne rien obtenir en fin de compte.

L’homme qui porte le récit s’appelle Paul et ressemble à un double littéraire de l’auteur. Paul a grandi en banlieue parisienne dans une famille d’ouvriers, a séjourné au Japon ( Le Cœur régulier ) et vit en Bretagne. Il est écrivain. Le roman commence alors que sa femme l’a quitté six mois plus tôt. Sarah est restée dans la maison familiale avec leurs deux enfants. Paul s’est trouvé un petit appartement. Il prend les enfants un week-end sur deux. Paul aime toujours Sarah et reste hébété de se retrouver à la porte de sa vie. Quand il ramène les enfants à leur mère le dimanche soir, il assiste par la fenêtre au spectacle de leur vie sans lui. Sarah a l’air soulagée d’un poids, sereine comme jamais.

Spectateur de sa vie… A la lisière du bonheur pourtant solaire. Paul sait qu’il a perdu Sarah à cause de son incapacité à être de plain-pied dans le présent avec elle. La première lisière se trouve là et c’est à partir d’elle que Paul, dépressif, va retourner dans le décor de son enfance et de son adolescence. Dans cette banlieue pavillonnaire dont Olivier Adam, de livre en livre, a fait le symbole du vide existentiel.

Il retrouve alors son père, mur de glace et de mépris pour ce fils écrivain qui se la joue intellectuel et qui en plus écrit sur cette banlieue qu’il a quittée et qu’il ne peut donc plus comprendre. La mère, elle, s’enfonce dans le brouillard des souvenirs et des larmes. Le père a décidé de vendre le pavillon et de s’installer avec sa femme dans une maison de retraite. Paul se retrouve à devoir aider et à passer plusieurs jours dans cette banlieue qui le terrasse.

Le roman suit deux pistes, l’une intime, l’autre générationnelle. Paul cherche, dans une énergie de vanné, pourquoi il n’a cessé de laisser passer le train de sa vie devant lui. Un suspense un peu cousu de fil blanc mais somme toute efficace va s’immiscer dans cette quête. L’autre interrogation concerne ses anciens amis et amours de lycée, qui se retrouvent en rade, eux aussi.

C’est dans cette série de portraits que s’invite la France en crise, celle qui reste à la lisière. Olivier Adam décrit bien une société à deux vitesses, avec, et c’est assez rare dans le paysage français, cette mise à nu des deux systèmes d’études supérieures, l’université et les grandes écoles. Ces dernières, qui ouvrent aux carrières de grand commis de l’Etat et aux postes clés des grandes entreprises, ne sont connues que des familles initiées, par tradition ou par fortune. Elles demeurent hors radar pour les autres, pour qui le seul Graal reste l’université. Paul: «On y croyait ferme aux voies de l’excellence, au mérite, à la République. On y est tous allés comme un seul homme, dans ces voies de garage, ces sections surchargées qui ne menaient nulle part.»

On retiendra Stéphane, ancienne star du lycée de Paul qui se retrouve caissier au supermarché Simply. On garde aussi cette vision du petit appartement où il vit dans un bruit de circulation assourdissant. Et la catastrophe qui s’abat quand il est viré du Simply parce que son chef «ne sentait pas qu’il avait envie de porter la veste Simply, qu’il en était fier».

Paul regarde la montée régulière de la popularité de «la Blonde» et de son discours d’extrême droite jusqu’auprès de son père, communiste sa vie durant. Le racisme à la petite semaine (les Noirs sont des bêtes et les Arabes des voleurs) traverse sans encombre les couleurs politiques. Ce tableau sombre, amer et en colère se termine, comme souvent chez Olivier Adam, par une fin heureuse et apaisée. Par de l’amour.

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Stéphane, caissier licenciéd’un supermarché de banlieue

«Les Lisières», p. 357

«J’ai pas l’esprit maison, il paraît. On sent pas que t’as envie de porter la veste Simply, on sent pas que tu en es fier,ils m’ont dit»