En 1995 et 1996, Olivier Cadiot publiait, avec Pierre Alféri, les deux volumes de la Revue de littérature générale, «boîte à outils» de l’écriture. Vingt ans plus tard, il examine le contenu de la sienne dans son Histoire de la littérature récente, tome I.

Construire sa cabane

Entre-temps, il a beaucoup écrit: de la poésie, du théâtre, des adaptations et des romans. Il s’est donné un alter ego – Robinson – et l’a envoyé au front. On se dit que pendant tout ce temps, ce «chasseur-cueilleur» n’a fait que ça, de livre en livre: construire sa cabane avec des éléments hétéroclites, du récit, des choses vues, des lectures savantes, de l’émotion, de l’ironie. Beaucoup de travail, gommé, mais qui donne un ton, une scansion particulière.

Âge d’or

Histoire de la littérature récente, tome I est né d’une rébellion contre le «déclinisme» ambiant, contre ceux qui pensent, avec Philip Roth, que «dans trente ans, sinon avant, il y aura en Amérique autant de lecteurs de vraie littérature qu’il y a aujourd’hui de lecteurs de poésie en latin». Qui disent que «c’était mieux avant», qu’il y a eu un âge d’or mais que c’est fini, qu’il n’y a plus de place pour l’expérimentation.

Faites simple. Dessinez en une seconde, à la verticale, une spirale de tissu, et ça s’anime au bout d’un trait de feutre, et voilà la robe.

Pleurnicher

«Je me suis rendu compte que, moi aussi, je commençais à pleurnicher sur ce mode. Mais au fond, ce débat m’ennuie qui oppose la littérature expérimentale, ce camp retranché où survivent quelques résistants, à une littérature de la transparence, de la consolation, de la plainte, de l’autofiction, plaquée au réel. J’ai réagi, mais comme Fabrice à Waterloo, dans La Chartreuse de Parme, au milieu de la bataille, dans la fumée, le bruit, je ne voyais rien.»

On dit souvent que la littérature est une thérapie, mais pas du tout.

Pour tenter d’y comprendre quelque chose, il a donc composé les soixante-et-un courts chapitres de sa très drôle Histoire. L’un d’eux est une «Lettre à un très jeune poète» qui lui ressemble comme un frère, même si Cadiot se trouve – c’est difficile à croire – à l’aube de la soixantaine. L’ensemble est hétéroclite: anecdotes, petites scènes, choses vues, autobiographie discrète, réflexions, citations plus ou moins cryptées, conseils.

Taïchi

«Remettez à demain chaque jour le travail à accomplir, il s’inscrira malgré vous quelque part. Il s’agira juste de ramasser», dit le narrateur au jeune poète. L’auteur, lui, a beaucoup lu – des philosophes, des théoriciens – mais c’est avec les instruments de la littérature qu’il aborde le «comment écrire», ce «tournoiement» fait de contradictions, de paradoxes, de «mélanges d’humeur». Comme Maurice Blanchot, il voudrait arriver à faire tourner les pensées, déplacer les lignes, lentement, comme dans un mouvement de taïchi. Sortir du reproche d’«illisibilité» qu’on lui a fait parfois, en le traitant d’«intellectuel»: «Mais pourquoi écris-tu comme ça?»

Erreurs et remords

Pour répondre, Olivier Cadiot varie les points de vue, passe du «vous», au «je», au «nous» et surtout au «on» qui les englobe tous. Ecrire, dit-il, se fait «en accumulant calmement des erreurs et des remords», et des désirs aussi, bien sûr. Son Histoire n’est pas une méthode pour apprendre à écrire «dans le temps de la lecture: vous lisez, et à la fin, vous êtes écrivain, comme il existe des ouvrages qui proposent d’arrêter de fumer en lisant le livre.»

Les livres ne montrent pas tout, c’est ce qui fait leur force.

Sacralisation

En réalité, c’est plus compliqué. Il y a dans cette Histoire le refus de la sacralisation de la littérature, de l’acte d’écrire, intransitif: «J’écris.» On y trouve des exemples très drôles de lyrisme cueillis dans la vraie vie: un flyer pour des sushis livrés à domicile, ou des descriptions de vins. Il est conseillé de changer d’échelle, de point de vue, de ne pas tout dire et de «mettre des caches», de zoomer sur le détail qui ouvre à l’ensemble.

Mauve

A cet exercice, Cadiot est très fort. De ses livres, surnagent à chaque fois des images qui touchent au plus juste, à ce niveau où on est tous pareils. Ici, par exemple, une minuscule fourchette bleue, en plastique, retrouvée entre les marteaux d’un piano dépiauté, bouleverse. Une évocation qui pose l’épineuse question de la sincérité. La véracité n’est pas un gage de qualité littéraire. Pour que ce souvenir infime sonne juste, «il faut qu’on sente que la fourchette est bleue, que l’auteur n’aurait pas pu écrire «mauve»», admet Cadiot.

Mélancolie

Mais il faut surtout que cet élément ait trouvé sa place dans l’architecture générale et s’y intègre parfaitement, une fois «l’échafaudage» enlevé. A côté de la roborative ironie qui est chère à l’auteur, ces fragments autobiographiques discrets ouvrent une petite porte à la poésie et laissent affluer une émotion mélancolique et apaisée. «J’ai enterré mes morts», dit Cadiot.

A suivre

L’Histoire de la littérature récente, tome I se termine sur un (A suivre). «C’est pratique», dit l’auteur. Il pourra toujours y résoudre les contradictions, répondre aux objections, intégrer les retours, aborder la poésie, le théâtre. Son œuvre comporte tant de facettes.

En avril, le théâtre de Vidy accueillera le magnifique Laurent Poitrenaux dans le monologue d’Un Mage en été. Jusqu’au 13 mars, on peut voir, toujours à Vidy, La Mouette de Tchekhov, dans l’adaptation que Cadiot a faite, non du russe, qu’il ne sait pas, mais de l’adaptation allemande du metteur en scène, Thomas Ostermeier.

Traducteur

Auparavant, il avait déjà traduit les Psaumes et Le Cantique des cantiques pour l’édition de Frédéric Boyer chez Bayard. «La traduction m’est devenue indispensable», dit-il. En plus de l’écriture solitaire, il aime le travail d’équipe, à la scène, ou avec le musicien Rodolphe Burger, avec lequel il a réalisé trois albums – dont le dernier, Psychopharmaka, est une déclaration d’amour à la langue allemande, une Winterreise à travers la Suisse allemande et l’Allemagne, en écho au Kaspar Hauser de Werner Herzog.

Dans l’Histoire, on voit d’ailleurs Celan, Jean Paul, Rilke, Walter Benjamin passer sur la pointe des pieds. Toutes ces activités nourrissent l’écrivain, et l’étourdissent parfois. Peut-être lui laisseront-elles un jour le temps et l’espace d’un nouveau roman (A suivre).


Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, tome I, P.O.L, 186 p. ****