Art

Olivier Föllmi photographie la beauté sur la terre

Le photographe voyageur savoyard expose à la galerie genevoise Images de Marque. Connu pour ses images réalisées dans l’Himalaya, il parcourt le monde depuis 40 ans

Rien ne le prédestinait à devenir photographe, si ce n’est un irrésistible attrait pour l’ailleurs et les autres, ainsi qu’une sensibilité artistique héritée de ses parents. Olivier Föllmi se définit comme un enfant de la vie, un gamin pas fait pour les bancs de l’école. «J’ai commencé la photo comme n’importe qui et fait des stages pour combler mes lacunes, résume-t-il. Je ne revendique rien, si ce n’est que je suis un passionné et un travailleur.» Un travailleur doublé d’un infatigable et intrépide voyageur, connu du grand public pour son tropisme himalayen et sa passion pour le bouddhisme, développée non pas au contact de grands maîtres mais de gens simples, de ces innombrables villageois qu’il a croisés au fil de ses pérégrinations.

«Ce qui m’intéresse, c’est l’approche plus que le déclic», explique le Savoyard, qui expose actuellement chez Images de Marque, un studio-galerie genevois géré par trois photographes. Olivier Föllmi aime les rencontres, «établir une relation d’être à être». Pour lui, une belle photo est une photo dont il peut parler les yeux brillants parce que l’expérience fut sublime. «Même si dans le fond elle est moche», rigole-t-il.

Le Temps: Comment avez-vous choisi les photographies que vous montrez à la galerie Images de Marque?

Olivier Föllmi: Cela fait quarante ans que je suis photographe voyageur, et j’ai passé vingt ans dans l’Himalaya. J’ai une image de photographe de l’Himalaya très ancrée, et que je revendique puisqu’une partie de ma famille vient de là-bas. J’expose donc des images de l’Himalaya, mais toutes sont nouvelles; ce ne sont pas des images qui ont déjà circulé, mais que j’ai prises ces quatre dernières années pour My Himalaya. Pour ce livre, qui est comme une synthèse de mon travail, je n’avais pas envie de reprendre uniquement des anciennes photos; je voulais aussi avoir le monde himalayen et tibétain récent. J’y suis donc retourné après avoir parcouru le monde pendant une quinzaine d’années. A Genève, il y a cette partie himalayenne, mais aussi des images beaucoup plus créatives. Car ma vie de photographe voyageur est à quelque part achevée. A 61 ans, il faut savoir être à sa place. Je ne suis pas encore mort, mais j’ai fait une donation testamentaire de mon travail au Musée de l’Elysée. Comme ils ont déjà les fonds photographiques Ella Maillart et Nicolas Bouvier, ils auront en quelque sorte, avec le mien, trois générations de photographes voyageurs suisses. Cela a du sens. Et pour moi, c’est un moyen de dire que j’ai un passé de photographe voyageur, mais que ce qui m’intéresse maintenant, c’est de me relier un peu plus à moi-même. C’est pour cela qu’il y a des images plus créatives, un autre style, comme un autre Föllmi. Qui est ce nouvel Olivier? C’est ce que j’ai envie de chercher au fond de moi.

Lorsque, quarante ans après vos débuts, vous avez renoué avec l’Himalaya, avez-vous eu de la difficulté à retrouver l’émerveillement de vos 20 ans? Ou au contraire, de par les liens profonds qui vous unissent à cette région, de nouvelles envies se sont imposées facilement?

Ça s’est imposé facilement, car si mes expériences changent, mon regard, lui, ne change pas. Les fleuves gelés, c’était une histoire extraordinaire que j’ai eu la chance de vivre à 30 ans, mais je n’allais pas refaire ça. Je ne cherche pas à revivre des expériences, ni à comparer l’avant et l’après. Je ne fais pas un travail documentaire; j’ai toujours cherché, à travers mes photographies, à émerveiller les gens, comme moi je suis émerveillé. J’aime le côté positif de la vie, j’aime photographier la beauté du monde et de l’humanité. Et ce regard ne change pas. Même s’il y a des choses qui ne vont pas, la beauté existe partout. Il est vrai que le Tibet actuel est aussi victime de la modernité, qu’il n’est plus celui que j’ai connu il y a quarante ans, celui des grandes traditions, mais je me réjouis de son évolution. Je relativise car je suis content que dans l’Himalaya actuel, il y ait des écoles et des hôpitaux. Dans le Tibet que j’avais connu à l’époque, et qui à mes yeux était merveilleux, il y avait aussi beaucoup de souffrance. On ne peut pas parler d’une société épanouie lorsque des femmes meurent en accouchant. Je suis revenu sur mon émerveillement de la tradition. Et c’est pour cela que mes références restent la Suisse et le Japon, deux pays qui ont su concilier tradition et modernité.

Votre succès s’explique-t-il par cet émerveillement que vous défendez, et dont on a peut-être plus besoin que jamais en ces temps troublés, où une grande partie du photojournalisme montre la guerre, la montée des nationalismes, l’urbanisation galopante ou encore les changements climatiques?

C’est vrai que j’ai ce parti pris de montrer le positif et le beau, car c’est ma personnalité. Le regard positif, ça se cultive, comme le regard négatif d’ailleurs. Le monde étant fait de beau et de moins beau, il s’agit d’une disposition d’esprit; et je ne suis pas d’accord avec celle qui est véhiculée par les médias en général, où on ne montre que le négatif, comme si le monde allait de pire en pire. Je pense qu’il faut regarder le monde d’en haut, et non à la loupe. On valorise trop ce qui ne va pas, alors qu’il y a en même temps une très belle évolution: il n’y a plus de famines qui font des millions de morts, les enfants sont vaccinés, de plus en plus vont à l’école, il y a des prises de conscience pour l’écologie… Il faut regarder sur le long terme. Moi, je suis enchanté par la beauté du monde et de la nature, ainsi que par la richesse de l’humanité. Partout dans le monde, vous avez des gens fantastiques. Dès que vous tendez la main, on vous tend une main en retour, vous ne recevez pas un coup de poing. Je ne peux pas me permettre d’être négatif, ce serait un faux témoignage. Par contre, je ne vais pas dans les zones de conflit, de tension. Je ne fais pas du reportage, et je n’aurais pas envie de montrer que dans ces zones, il y a aussi de la beauté; ce n’est pas le moment, je ne veux pas leurrer les gens. S’il y a conflit, il y a conflit; il faut taper sur le clou, il faut dénoncer la violence, ne pas la banaliser.

A 17 ans, vous avez découvert l’Afghanistan, un voyage fondateur…

Ça a été une vraie révélation. Jusque-là, je n’avais voyagé qu’en Europe, dans une culture qui restait la mienne. J’ignorais qu’il y avait des sociétés qui ont d’autres manières de vivre et de penser, d’autres codes, d’autres vérités. Avant de partir grimper en Afghanistan avec une équipe genevoise, j’ai lu des livres. En arrivant à Kaboul, j’étais déjà amoureux du pays. J’ai alors eu envie de m’acheter un turban et un kurta afin de m’habiller comme les Afghans. Je suis allé vers un marchand qui buvait son thé, dans la vieille ville, et je lui ai demandé tout de suite le prix du turban que j’avais choisi. Il m’a regardé et m’a dit: «Je ne te le vends pas, parce que tu n’as pas marchandé.» Je me suis soudainement senti rustre. Je n’avais pas considéré cet homme. Son but n’était pas uniquement de vendre, mais aussi de communiquer. Ça a été un déclencheur: j’ai réalisé qu’il y avait d’autres valeurs, et je n’ai eu de cesse, depuis, d’aller à la découverte d’autres cultures.

Et ce n’est pas un hasard si vous vous êtes intéressé à l’Afghanistan puis à l’Himalaya, vous qui avez eu une jeunesse de montagnard, en Haute-Savoie…

J’adore la voile, je ne suis pas un marin… Les régions maritimes ne me parlent pas beaucoup, même si j’organise dorénavant des stages de photo à Zanzibar. En règle générale, ce sont les pays de hauts plateaux, sans mer, comme le Mali et la Bolivie, qui m’inspirent. L’Himalaya, c’est une autre histoire, car c’est aussi la spiritualité qui m’a profondément touchée. A 20 ans, j’ai eu un accident à Genève. Je suis tombé dans l’Arve de nuit, ma voiture a coulé et j’aurais dû mourir. Je suis ressorti émerveillé de cette expérience durant laquelle je me suis vu partir, car j’avais lâché prise. J’étais dans un état de quiétude qui m’a donné envie de faire une retraite. Le bouddhisme m’a alors apporté une forme de réponse, et j’ai été happé un peu plus encore par cet Himalaya que j’aimais déjà. C’est pour cela que j’y suis resté aussi longtemps.

«Olivier Föllmi – Le photographe voyageur», Images de Marque, Genève, jusqu’au 3 mai. Jeudi 11 avril, visite commentée; jeudi 18 avril, projection du film Un tour de la planète suivie d’un débat; jeudi 2 mai, discussion avec Olivier Föllmi. Infos sur www.imagesdemarque.ch

Lundi 8 avril dès 18h30, soirée-rencontre exclusive pour les lecteurs du Temps. Complet. Pour tout savoir des événements organisés par Le Temps: www.letemps.ch/evenements


Quatre photos commentées par Olivier Föllmi

«J’ai adoré prendre cette photo. Cette enfant, c’est ma petite-fille du Ladakh; c’est la fille de Diskit, que ses parents nous avaient confiée avec son frère, à l’âge de 8 ans, pour qu’on l’amène à l’école en traversant les glaces du fleuve gelé. Je revenais de Bali quand j’ai appris qu’elle était née, et j’ai décidé de faire un crochet par le Tibet avant d’aller la voir. J’avais avec moi ces tissus, ces batiks en forme de mandala, et j’ai eu envie de l’entourer de ces foulards. Quand j’étais au-dessus d’elle, je me suis demandé si elle n’était pas le bouddha à venir, le Maitreya qu’on attend tous. Mais je n’ai pas encore la réponse…»

«Depuis quarante ans que je côtoyais le monde himalayen, je n’avais jamais eu l’occasion d’aller au mont Kailash, qui pour les Tibétains est la montagne la plus sacrée. Tout bouddhiste se doit d’y aller en pèlerinage. Je m’y suis donc rendu pour mon cheminement personnel, sans volonté de le photographier. Mais la beauté du paysage, son énergie, m’a tellement fasciné que j’ai finalement décidé de troquer mon rosaire de prière pour mon appareil; et je n’ai pas arrêté de prendre des photos, tellement j’étais heureux. J’aime beaucoup cette image car elle représente deux aspects indissociables de la vie: la joie et la tristesse, le bonheur et la souffrance. La vie, c’est un écran de difficultés, avec derrière un petit rayon de lumière.»

«J’ai pris cette photo en Birmanie, dans une école où je suis resté une dizaine de jours. Elle a été fondée il y a dix ans par un moine qui souhaitait donner une chance à 30 orphelins qui venaient du nord du pays, une région où il n’y a pas d’école à cause de la guérilla. L’enseignement est monastique, mais les enfants peuvent très bien quitter les ordres et mener une vie laïque à la fin de leurs études. Et partant du constat que les monastères donnent toujours une chance aux hommes et que les filles manquent souvent d’éducation, ce moine, Vilasa, a voulu donner une priorité aux filles. En dix ans, il a accueilli 2000 enfants, dont 80% de filles. Sur cette image, on en voit tournant autour de lui.»

«Je suis aujourd’hui dans une période de transmission, j’ai moins envie de barouder à travers le monde. Je donne des stages photo à Zanzibar, parce que tout est là: la lumière n’arrête pas de changer, les gens sont extrêmement agréables et favorables à la photographie. Ce que j’aime, dans cette image, c’est l’attente: j’avais vu cette barque qui passait devant ce ciel d’orage, et je me suis dit que s’il pouvait y avoir une illumination, ce serait magnifique. Et au moment où la barque allait sortir de mon cadrage, le soleil a percé, tandis que des mouettes, à droite, sont venues rééquilibrer la composition. J’adore ces instants divins, cette part de chance, ces moments où je peux considérer que je fais partie d’un grand tout.»

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