Eric Toledano et Olivier Nakache fonctionnent de manière organique. Sur le plateau, aucun rôle défini, l’un peut s’occuper de ce que fait l’autre, et vice-versa. Le duo s’est néanmoins fixé une règle: si débat il doit y avoir, celui-ci se fait en tête à tête, afin de toujours avancer d’une même voix face aux techniciens et acteurs.

Toledano-Nakache, c’est l’une des meilleures choses qui soit arrivées à la comédie française au XXIe siècle. Depuis leur rencontre au début des années 1990 dans une colonie de vacances où ils travaillaient comme animateurs, ces deux-là ne se quittent plus. Après plusieurs courts-métrages, ils coréalisent en 2005 Je préfère qu’on reste amis. Suivront Nos jours heureux et Tellement proches, avant la sortie, en 2011, d’Intouchables, film phénomène qui deviendra le deuxième plus grand succès de l’histoire du cinéma français derrière Bienvenue chez les Ch’tis, mais aussi le film non anglophone le plus rémunérateur de tous les temps à l’international. A leur plus grand étonnement d’ailleurs. «Lorsqu’on sort un film, il y a un facteur qui nous échappe complètement; le fait qu’il soit ou non en phase avec son époque, explique Olivier Nakache. Intouchables l’était, visiblement, et c’est pour cela qu’il a connu cette folle destinée qui nous a totalement dépassés. Aujourd’hui, on a le sentiment que Le Sens de la fête est lui aussi en phase.»

Précision chirurgicale

De fait, le sixième long-métrage estampillé Toledano-Nakache, sorti trois ans après Samba, qui les voyait retrouver Omar Sy pour une comédie à forte dimension sociale, reflète son époque: on y voit un directeur de PME se demandant s’il ne devrait pas céder son entreprise, un prof en burn-out atterré de voir ses semblables malmener la langue française, ou encore un policier cumulant les jobs pour s’en sortir. «Nos personnages sont ancrés dans le réel», dit Olivier Nakache, tout en revendiquant un film conçu, plus qu’Intouchables ou Samba, comme «une pure comédie», en même temps qu’«un film de troupe, avec un décor unique, une unité de temps et un personnage principal au centre».

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Ce personnage principal, c’est Max, campé par un Jean-Pierre Bacri en feu. Organisateur de fêtes de mariage, le voilà qui doit gérer un marié pédant, une employée irascible, un DJ prétentieux, un photographe pique-assiette, un beau-frère dépressif et une brigade de serveurs disparates. Le récit se déroule sur une journée, des premiers préparatifs aux gueules de bois de l’après-banquet. Le film est jubilatoire, d’une drôlerie extrême, et surtout merveilleusement chorégraphié. Mais alors qu’il est d’une précision quasi chirurgicale dans l’agencement de ses gags et les déplacements de ses très nombreux personnages, Olivier Nakache revendique un processus d’écriture peu académique.

Si les manuels voudraient qu’une fois le scénario puis le découpage par séquences achevés viennent les dialogues, le duo ne peut s’empêcher de très vite passer à l’oralité, tout en écrivant des scènes qu’il ne tournera jamais, mais qui permettront aux acteurs de mieux cerner leur personnage. «Chez nous, les personnages arrivent par le dialogue, non par la description. On les fait parler, et ensuite on écrit à quoi ils ressemblent. On fait alors des lectures avec chaque acteur, et à partir de là on trouve d’autres idées.» Une fois la structure narrative et les dialogues arrêtés, les deux réalisateurs exigent par contre des acteurs qu’ils connaissent parfaitement leur texte, seul moyen de pouvoir ensuite les pousser à improviser.

La méthode Depardieu

«Et là, on a une technique, poursuit Olivier Nakache. Pendant les prises, on parle aux acteurs, on leur tend des pièges, on les interrompt, on leur dit de faire ou dire autre chose. Quand un acteur se retourne alors étonné ou est déstabilisé, ça nous donne quelque chose qu’on va peut-être utiliser. On a découvert cette technique avec Gérard Depardieu, sur notre premier film. Très vite, on s’est rendu compte qu’il n’apprenait pas son texte; il nous demandait avant chaque prise ce qu’on voulait lui faire dire. On a alors commencé à lui parler pendant les prises, ce qui l’a beaucoup amusé. Et comme c’est quelqu’un qui a du génie, ça a parfaitement fonctionné. On a depuis perfectionné cette technique. Avec Omar, qui est un improvisateur de génie, ça a formidablement bien marché.»

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Le Sens de la fête a quelque chose, dans son rythme et sa science du gag, des grandes comédies américaines de l’âge d’or. Il y a du Capra, du Wilder et du Lubitsch dans cette jouissive effervescence, ce chaos ordonné. Le duo revendique ces influences tout en citant Garçon! de Claude Sautet comme la référence première. Mais dans le fond, la comédie obéit-elle à de grands principes? Non, estime Olivier Nakache. «Mais avec Eric, on a quand même développé un principe: une scène doit avoir un début, un milieu et une fin; et si possible, la fin doit tirer l’ensemble vers le haut. On s’astreint donc, durant le tournage, à avoir au minimum une chose drôle dans chaque scène. Et comme on est un peu malades, on place même des choses uniquement pour les spectateurs qui reverront le film. Il y a des détails qu’on ne comprend que la deuxième fois, quand on sait déjà ce qui va se passer!»


Le Sens de la fête, d’Eric Toledano et Olivier Nakache (France, 2017). Avec Jean-Pierre Bacri, Gilles Lellouche, Jean-Paul Rouve, Suzanne Clément, Eye Haidara, Alban Ivanov, Hélène Vincent, Benjamin Lavernhe, 1h57.