«Je veux un «Roi Lear» à cent à l’heure»

Olivier Py lance ce samedi le Festival d’Avignon qu’il dirige depuis 2014 avec «Le Roi Lear». A 49 ans, le poète et metteur en scène respire la ferveur

Il s’échappe de son bureau, un cartable sous le bras. A quelques jours du lancement du Festival d’Avignon qu’il dirige depuis 2014, Olivier Py a des allures d’étudiant en théologie. Vous avez rendez-vous avec lui pour parler du Roi Lear, sa création – première samedi 4 juillet, dans la Cour du Palais des Papes, devant 2000 privilégiés. Il prend des nouvelles de Genève, cette ville pleine d’humour, dit-il, où il a souvent ébloui, fait scandale aussi. Se souvenir de son Tristan und Isolde (2005) au Grand Théâtre, de son Soulier de satin (2003) de Paul Claudel au même endroit, de son récent Orlando ou l’impatience à la Comédie.

Il marche à côté de vous, sa voix pique comme le pastis. «La place des Corps-Saints, ça te va?» Il a le «tu» qui tombe du ciel, une fraternité mi-cavalière, mi-précieuse. Il se love dans Avignon où il habite, comme jadis dans Grasse où il est né. Il aime ça, le fumet d’une ville en chaleur, le mistral qui badine avec les platanes, la pierre écrue qui célèbre des saintetés mirifiques. «Un Pac à l’eau», demande-t-il à l’heure des premiers nectars. Vous le dévisagez, sa paupière vaguement triste, son cheveu cornélien, c’est-à-dire altier à la Gérard Philipe, ses biceps de marin océanique: l’enfant du paradis vieillit bien.

Samedi Culturel: A 15 ans, vous vouliez être qui?

Olivier Py: Je voulais être moine. Ma grande passion était le silence, mais j’étais proche de ce que je suis aujourd’hui, j’écrivais, j’aimais l’art passionnément. L’art ou l’Eglise, c’était les deux seules voies possibles.

Que disaient vos parents?

L’art, oui, l’Eglise, non. J’aurais rendu mes parents très malheureux si j’étais devenu moine. Mon père est toujours dentiste, ma mère était commerçante. Ils voulaient que je sois heureux, ils savaient que je serais plus heureux au Conservatoire qu’à HEC.

Pourquoi monter «Le Roi Lear», l’histoire de ce monarque trahi par deux de ses filles, qui ne reconnaît pas l’amour de sa troisième, Cordélia, et qui finit fou?

C’est ma pièce préférée de Shakespeare, nettement. Je suis un enfant du XXe siècle et j’ai toujours eu la sensation qu’elle racontait l’horreur du XXe. Le désastre de cette période va au-delà de la somme des morts. Lear, c’est la fin de l’humanisme.

Cette pièce est-elle donc une pierre tombale qui emporte tout, l’espoir d’un monde pacifié, d’une eschatologie?

Quand il écrit Le Roi Lear vers 1606, Shakespeare s’inspire d’un texte qui a un happy end. Le père humilié retrouve sa fille Cordélia. Rien de tel ici. C’est une œuvre agnostique qui dit que l’homme a perdu son destin. L’ami de Lear, Gloucester, ne dit-il pas, les yeux crevés: «Tout est noir»? Au-delà du phénomène subjectif, il découvre qu’il n’y a rien. Le Roi Lear est une méditation sur le vide, autant que les épîtres de saint Paul sont une méditation sur le tout.

Cordélia refuse de mettre des mots sur l’amour qu’elle porte à son père. Il la bannit pour ce refus, vous parlez à ce propos de silence ontologique. Pourquoi?

Au XIXe siècle, on interprète le silence de Cordélia comme une pudeur. Au XXIe siècle, je crois qu’on doit entendre ce silence comme marquant les limites du langage. Cordélia doute de la parole. Et ce doute détruit le politique, immédiatement.

Est-ce qu’il y a une mise en scène de «Lear» fondatrice pour vous?

Celle de Matthias Langhoff avec Serge Merlin dans le rôle-titre, en 1986. Langhoff est mon maître. Non que j’aie jamais travaillé avec lui. Mais il ouvrait à l’infini les possibilités de la mise en scène et rompait avec le théâtre psychoréaliste à la française.

La première chose que vous faites lors de la première répétition?

Je commence par mettre en place les acteurs dans l’espace. C’est un premier dessin à main levée. Au bout d’une semaine, le spectacle est là, devant vous. Et ça, ça fait penser. On peut retourner à cette matière, y travailler infiniment.

Vous avez voulu retraduire la pièce. Pourquoi?

Aucune traduction ne me semblait jouable. Je veux un Lear qui tourne à cent à l’heure. On sait que Shakespeare le jouait en moins de trois heures, entre la fin de la foire et l’arrivée de la nuit. Le problème, c’est que le français ralentit terriblement Shakespeare. Je me suis posé la question du rythme: quel vers choisir? L’alexandrin et ses douze syllabes est trop lent. Le décamètre et ses dix pieds, c’est moins stable. J’ai opté pour un vers libre et rapide qui s’apparente à l’alexandrin. J’ai mis en somme le texte sur le feu du désir et j’ai réduit tout doucement.

Que demandez-vous aux acteurs?

Shakespeare est un homme qui n’a pas le temps, il sait qu’on peut mourir d’un coup de couteau le soir même. S’il avait pensé qu’il en était autrement, il n’aurait pas écrit cinquante pièces en trente ans. Mais le grand directeur d’acteurs de cette production, c’est la Cour du Palais des Papes, par ses dimensions, le rapport qu’elle induit avec le ciel, avec le peuple. Pour les acteurs, c’est un combat. Ils doivent jouer chaque scène comme si c’était la dernière.

Quelle est la part d’espérance de la pièce?

Si on s’en tient au récit, il n’y en a pas. Mais Lear doit fonctionner comme une démonstration par l’absurde: l’éclipse du sens doit nous plonger dans un désir de sens. Lear offre une image de la fin du monde, comme c’est écrit dans le texte, mais cette image nous aide à être au monde.

Six mois après la tragédie de «Charlie», est-ce qu’il y a des raisons de croire en des lendemains meilleurs?

Il y en a tout le temps, malgré l’autisme des politiques. La France s’est mobilisée le 11 janvier de manière très belle. Les nouveaux outils de communications sont un espoir; les révolutions dans le monde arabe ont semé quelque chose. On va voir ce qui se passe en Espagne avec Podemos. Je ne suis pas apocalyptique. J’aime beaucoup mon époque.

Le théâtre a-t-il un pouvoir d’enchantement?

Je ne dirais pas ça. Le théâtre n’est pas un rêve, c’est une réalité, une expérience qui peut vous conduire vers la conscience, pas forcément l’engagement, mais la conscience.

Vue de Suisse, la laïcité à la française paraît très radicale parfois. Quelle en est votre définition?

La mienne n’a jamais été d’exclure Dieu. Je suis catholique fervent et laïc fervent. J’appartiens à la République et je n’aime pas les théocraties. La laïcité, c’est une manière de respecter les religions, d’affirmer aussi qu’on ne doit pas être communautariste. La République a intégré des générations de Polonais et d’Italiens. Pourquoi n’en ferait-elle pas autant avec les Maghrébins?

Etes-vous choqué qu’on puisse caricaturer Mahomet?

Je n’aime pas qu’on insulte la foi des autres. Mais je peux programmer des spectacles qui sont contraires à ce que je pense en tant qu’homme. Comme catholique, je n’aurais aucun problème à programmer une pièce blasphématoire. Je considère que le directeur du Festival d’Avignon n’est pas catholique, il est laïc, il respecte la liberté d’expression totale.

Que signifie pour vous réussir?

Réussir, vraiment, sincèrement, ça n’a jamais effleuré mon désir. Ça ne m’a jamais intéressé ni à 15 ans, ni à bientôt 50 ans. Faire des œuvres d’art, oui, avoir une vie héroïque, oui. Je n’étais intéressé ni par le bonheur ni par l’argent, je voulais mener ma vie. Qu’est-ce que l’argent aurait pu m’apporter? Ce qui me plaît, c’est d’avoir un théâtre et des acteurs.

La reconnaissance vous importe?

Je ne sais pas. Gagner l’estime de moi est une chose bien plus dure. Quelle reconnaissance? De qui? De quoi? Pour combien de temps? C’est plus abstrait que l’estime de moi.

Quel est votre rapport à la critique?

Je ne la lis pas. Si on me dit «bravo», ça me fait plaisir. Si on me dit: «Je vous déteste», je tourne les talons. Je ne lis jamais aucun texte me concernant.

Pourquoi?

On devient soit vain, soit vaniteux.

Pas de miroir, donc?

Pas celui-là. Je m’informe, mais je ne lis pas. C’est le conseil que je donne aux jeunes artistes: ne pas lire la critique. Il faut écouter les critiques de quelques proches.

Vous êtes dur avec les acteurs?

Je ne crois pas. Je suis là pour les aider, pour les aimer, de manière à ce qu’ils ne se sentent pas en situation de séduction ou de test pendant les répétitions.

La chose que vous savez aujourd’hui que vous ne saviez pas à 20 ans?

Qu’il faut travailler beaucoup. A 20 ans, je croyais au génie, j’y croyais beaucoup trop.

Où serez-vous dans trois ans?

Ici. J’aime passionnément Avignon. Mais ça ne m’appartient pas totalement.

Le moment que vous préférez?

De toutes les façons, le moment que j’aime, c’est quand le soir tombe. «Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir; il descend; le voici.» Je me sens comme Baudelaire, toujours sauvé quand la nuit arrive.

Festival d’Avignon, du 4 au 25 juillet. Rens. 0033 490 14 14 60, www.festival-avignon.com

Le Roi Lear, Cour d’honneur du Palais des Papes, du 4 au 13 juillet. Loc. 0033 490 14 14 14

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