De la salle, on ne les voit pas. Mais pour que la lumière baigne les artistes, il faut des travailleurs de l'ombre. Sans eux, un spectacle d'opéra ne saurait naître. Ce sont eux qui tirent les ficelles de l'intrigue. Ce sont eux qui poussent et tirent les éléments de décor pour insuffler vie au drame. Une heure avant le lever du rideau, le Grand Théâtre est en surchauffe. A tous les étages, on s'agite, on s'anime. Maquilleuses, costumières, machinistes, régisseur, figurants, choristes, tous, tels les maillons d'une chaîne enchantée, synchronisent leurs efforts dans un «stress organisé», comme le résume cet accessoiriste.

19h15. Dans un quart d'heure commence la générale du Freischütz, l'opéra de Weber. Confortablement assis dans la salle de spectacle, Olivier Py, le metteur en scène invité pour réaliser ce tour de force - remonter trois spectacles en alternance -, n'a plus rien à faire. Il veille aux lumières et maquillages, la marque de fabrique de ses spectacles. Le public regagne les sièges, tandis qu'à l'autre bout du vaisseau, au troisième étage, dans une salle emplie de tables et d'accessoires, les maquilleuses achèvent d'enduire les visages d'une matière blanche. On dirait des Pierrot lunaires.

Des clameurs sortent de la pièce d'à côté. Ce sont les choristes. Vêtus en tenues de paysans, ils répètent sous la battue énergique de Ching-Lien Wu. «Mesdames, s'il vous plaît. Quand vous faites piano, ne pressez pas le tempo.» A peine dix minutes pour apporter les finitions. «Articulez!... Pas plus fort... Plus! Très bien.» Et de revoir les nuances avec une exigence du diable: «Dolce, oui, mais un poil plus.»

Mais voilà que le haut-parleur lance le décompte. Vite, on se bourcule, on accourt vers l'escalier étroit pour descendre aux coulisses. Laissée à elle-même, Ching Lien-Wu, cheffe des chœurs, retrouve ses esprits. «Je suis obligée d'aller à l'essentiel. Ce qu'il faut éviter, c'est que les choristes se fatiguent vocalement avant la représentation. Mais il faut aussi les tenir en haleine!» Sa partition est truffée de bouts de papier rose. «On met des post-it partout pour les nuances.» Le plus délicat, c'est de trouver le même résultat sonore à la scène qu'au studio. «En studio, les gens sont assis, concentrés sur la musique. En scène, ils doivent bouger. Le chef est très loin, il y a la distance à gérer.»

Machinistes et manœuvres

Sur le plateau, l'opéra a commencé. Les machinistes déplacent les «modules» - des palissades et parallélépipèdes en bois - selon les instructions de la régisseuse. Car tout est réglé à la seconde et au centimètre près. Les yeux rivés sur la partition et sur un écran télévisé où elle peut suivre la battue du chef d'orchestre, Julie Serré lance les «manœuvres» à l'aide d'un micro. Pourvus d'oreillettes, les machinistes se mettent en position. Eux seuls l'entendent. «Manœuvre 12... Top!», et le dispositif entier se met à bouger. Les machinistes poussent et tirent les modules, modifiant la scénographie pour recomposer les perspectives.

Dans la pénombre, à l'abri de la vue du public, l'adjoint du directeur technique veille à ses troupes. Sous ses yeux, une liasse de feuilles numérotées - 43 au total. On y voit de petits croquis, des appellations cryptées en guise d'aide-mémoire. «Le régisseur à son pupitre annonce les numéros de manœuvres, et nous, on a le détail de ce qui se passe sur les feuilles de conduite», explique Philippe Alvado. Pour le Freischütz, ils sont 16 machinistes pousseurs à vue, costumés; une quinzaine d'autres dans les coulisses, sans compter les cintriers qui manœuvrent les perches. Les artistes eux-mêmes tirent parfois les ficelles. Nikolai Schukoff, le vaillant ténor qui chante Max, a insisté pour descendre des cintres durant la fameuse scène de La Gorge-aux-Loups. «La première fois, j'ai pris peur quand j'ai vu que j'étais à 25 mètres du sol, mais je m'y suis habitué.»

Figurants nus

Dans les coulisses, ça chuchote, ça discute. Une danseuse s'étire les jambes. Une armoire est déplacée, celle-là même d'où sortiront des êtres difformes en seconde partie du spectacle. Grands, gros, minces, lilliputiens: ils se sont réfugiés dans les sanitaires. En slips, ils se font recouvrir la peau de peinture blanche. «C'est du Kryolan, explique une maquilleuse. On l'applique à l'éponge, et les finitions se font au pinceau.» Mais qui sont ces hommes aux morphologies inhabituelles? Philippe Jordan - à ne pas confondre avec le chef d'orchestre - raconte. «Une amie m'a dit qu'on cherchait un grand gros pour faire le pitre au Grand Théâtre.» Ce retraité ne fait aucun cas de la nudité. «J'ai été dans des camps naturistes avec ma femme. Pour moi, la nudité n'est pas un but.» Il a découvert le monde de l'opéra, moins carré et strict qu'il ne l'imaginait. «J'étais policier: c'est aussi de l'art dramatique!»

Les visages recouverts de faux crânes et de bas déchirés, les figurants font peur à voir. Leur séquence, qui dure à peine deux minutes, les voit sortir d'une armoire envoûtée lors de la scène de La Gorge-aux-Loups. Olivier Py a voulu ainsi reproduire les chimères et monstres qui hantent les rêves d'enfants.

C'est aussi un cauchemar, parfois, pour les maquilleuses. Le temps est compté, comme dans cette transition entre deux tableaux où elles doivent donner une nouvelle physionomie aux danseurs. Pas le temps de remonter aux salles. Une installation avec des bâches à l'arrière-scène fait l'affaire. «On a six minutes pour enlever les costumes et remaquiller les danseurs, explique Karine Cuendet. On utilise un pulvérisateur sous pression, ils se mettent en croix, et on les gicle avec du maquillage blanc, y compris le visage.»

Corneille noire

Chez Olivier Py, même les bêtes ont leur minute de gloire. Isolée dans un local, au fin fond des cales du Grand Théâtre, une corneille noire fait sa toilette. Sur son perchoir, elle s'ébroue, nettoie son plumage. La voici prête à faire un tour de piste au bras de cette magnifique créature, une danseuse à demi nue portant une tête de mort. «Elle a le feeling avec Madame», assure l'ornithologue. Et de préciser que la musique classique est couramment utilisée dans les centres d'élevage en Allemagne.

Cauchemar, alors, ce Freischütz? Que du bonheur, répond Philippe Alvado, l'adjoint du directeur technique. Des trois spectacles, Les Contes d'Hoffmann s'avère le plus ardu techniquement. «Le Freischütz resterait le plus simple. Mais je trouve que c'est le plus poétique, le plus joli. Quand la technique disparaît, c'est magique.»