Olivier Py, 36 ans, a confié un jour: «J'ai toujours été doué pour l'émerveillement, depuis l'enfance.» Dans la foulée, il disait aussi: «J'ai frappé à beaucoup de portes et demandé: «Dites-moi quelque chose qui soit bon pour moi.» Et je n'ai pas trouvé mieux que Jésus.» Petit prince romantique et fêtard de la scène, auteur de pièces d'une rare ferveur poétique, fraternelles comme le sont toujours les offrandes au milieu de la nuit, cinéaste remarqué des Yeux fermés (rencontre amoureuse, crue et miraculeuse dans un cul-de-basse-fosse), Olivier Py bataille, meurt et renaît sur les plateaux. Il y cueille aussi des merveilles – et ces trophées-là sont inestimables – qu'il s'empresse d'offrir au public.

Depuis quelques mois, le metteur en scène, qui revendique son catholicisme et son homosexualité, passe ainsi ses nuits et ses jours à rêver des Contes d'Hoffmann de Jacques Offenbach. Il s'est juré de faire passer un grand souffle d'ombre et de lumière sur la scène du Grand Théâtre de Genève.

Entrevue

Le Temps: Depuis vos débuts au milieu des années 80, vous vous êtes signalé par votre goût de la démesure théâtrale: «La Servante», une de vos pièces présentées en 1995 au Festival d'Avignon, durait vingt-quatre heures. Que représente pour vous l'opéra?

Olivier Py: Au théâtre, j'ai toujours aspiré à faire apparaître l'inouï, c'est-à-dire une parole inédite puisant inspiration et force dans les récits des origines. A l'opéra, il s'agit de travailler sur un répertoire existant. Mais au fond, c'est la seule différence. Que la scène soit théâtrale ou lyrique, j'ai l'habitude des projets lourds. Avec toutefois une dimension supplémentaire ici: la présence tellement extraordinaire des chanteurs. Leur engagement est une vraie leçon.

Mais les conventions que les chanteurs véhiculent, ce hiératisme qu'on leur reproche parfois, ne gênent-ils pas l'homme de théâtre que vous êtes?

Au contraire! J'ai toujours cherché le lyrisme sur les scènes théâtrales, toujours fait référence à l'opéra et au jeu plein corps. J'aime le code et la convention. Je suis d'ailleurs passionné par tout ce qui évoque le théâtre traditionnel. Je pense profondément qu'il faut puiser son inspiration aux origines de cet art pour inventer une parole vraiment originale.

Vous ne vous considérez donc pas comme un artiste avant-gardiste?

Surtout pas. L'avant-garde est souvent une impasse terrible. J'aime le caractère artisanal de notre activité, l'idée que nous construisons tous ensemble le spectacle. Le sens d'une création naît dans l'atelier de couture et transite ensuite par mille étapes, des lumières à la passerelle des machinistes jusqu'aux chanteurs. C'est ce que j'appelle produire un poème théâtral.

Après le romantisme du «Freischütz» de Weber, qui était votre première mise en scène d'opéra, vous abordez à présent «Les Contes d'Hoffmann», œuvre de 1880, dont le héros est l'écrivain romantique allemand Hoffmann. Qu'est-ce qui vous passionne dans cette œuvre ultime de Jacques Offenbach?

Ce qui m'intéresse, c'est moins Hoffmann et le romantisme qu'Offenbach et son époque.

Plus 1880 donc que 1810. Le régime de Napoléon III est passé à la trappe depuis dix ans et Paris change radicalement de visage sous les coups de pioche des disciples du baron Haussmann. Les Contes d'Hoffmann disent, à travers l'histoire de son héros ballotté entre le paradis de l'idéal et l'enfer de la déchéance, la destruction des enchantements du monde, l'irrémédiable disparition de la chose poétique, toutes les conséquences de la mort de Dieu. Je suis fasciné par ce tournant, ce moment fatidique où tout bascule.

Ces «Contes» promettent donc d'être très sombres.

Mais cela n'empêche pas la fête. L'arche a beau être vide, on continue de danser. Cet opéra est une danse de mort, avec une rage d'anéantissement, à travers le jeu et la femme, cette figure de la prostituée qui hante l'œuvre et qui véhicule la mort. Il ne faut pas oublier que ces Contes sont le fruit du désespoir d'Offenbach et de la dictature napoléonienne.

«Les Contes» n'évoquent-ils que la fin du XIXe?

Ils nous parlent surtout beaucoup d'aujourd'hui. Notre situation n'est pas différente de celle de cette époque. Le sexe est une religion d'Etat, la culture aussi. Il y a actuellement un vrai dogme en matière sexuelle et c'est une misère. C'est le dernier accès au sacré qui nous reste. Il est incontestable, mais en même temps, comme aurait dit Baudelaire, Vénus est aussi menacée de putréfaction.

Etes-vous donc désespéré?

Pas du tout! Il y a peut-être une part de moi qui est fatiguée de vivre. Mais ma foi m'insuffle une énergie formidable. Je veux traverser les désirs terrestres, mais je ne peux pas croire qu'il n'y ait qu'eux. Parfois, je ressens une joie infinie qui ne vient pas des plaisirs du monde. Et cet état-là n'est pas celui du noceur.

L'art est-il pour vous le révélateur de cette joie?

Non, l'espace scénique est un lieu où je peux la faire partager. Mais ce n'est pas sur le plateau que je dis «amen». A travers mon travail, je ne peux que témoigner de la joie d'être en vie et sentir que les désillusions du monde ne peuvent pas l'atteindre.

D'où vient cette foi?

C'est ce que je suis, simplement. Il m'a fallu du temps pour la formuler, mais je l'ai toujours connue. Je lis d'ailleurs beaucoup la Bible, les Evangiles, Paul surtout. Il a réponse à tout.

Vous êtes un artiste très engagé. Il y a deux ans, vous présentiez à Genève «Requiem pour Srebrenica», qui disait la douleur d'une population massacrée et les lâchetés, à vos yeux, de la politique française en Bosnie. Comment vivez-vous les événements actuels, en Afghanistan notamment?

Je suis surtout d'une inquiétude maladive pour les Palestiniens. Par moments, cette situation m'empêche de vivre. Pourquoi certains conflits me font-ils cet effet plus que d'autres? Je ne sais pas. C'est ainsi. Je me suis d'ailleurs posé la même question au moment de la Bosnie. Je n'ai pas trouvé de réponse.