Il est l’esprit des lieux. Olivier Py se faufile entre les sièges, les dégagements de salle ou de scène, les coulisses et les espaces extérieurs avec la souplesse et la précision des félins. Sans bruit, discret, rapide. La répétition suit son cours et les chanteurs évoluent dans les décors nocturnes de Pierre-André Weitz.

Le regard rivé sur le plateau depuis la console installée au centre de la salle, Olivier Py observe, se concentre, sourit, pointe un détail et chantonne. Son corps ondule et se tend sur les lignes vocales qu’il connaît par cœur.

Un lien privilégié avec chaque artiste

Commentaires murmurés à ses acolytes de travail. Rien ne le distrait bien qu’il reste toujours à l’écoute et disponible. Tranquillité, douceur et humour: l’atmosphère respire l’harmonie. Pourtant, le metteur en scène, acteur, auteur, chanteur, musicien et directeur du festival d’Avignon pourrait se montrer tendu et impatient, entre les innombrables activités qu’il assume. D’autant qu’après Les Contes d’Hoffmann en 2001, La Damnation de Faust en 2003, Tristan et Isolde et Tannhaüser en 2005 et le Freischütz en 2008, sa dernière venue à Genève date de 2010 avec Lulu.

Sa nouvelle approche de Manon de Massenet sur la scène de l’ODN est donc très attendue. Mais cela ne change en rien son rapport à la scène et à l’opéra (31 productions à ce jour…), ou sa façon de travailler. Comment fait-il pour avoir l’air si détendu? «Je prépare tout minutieusement très longtemps à l’avance. Arriver sur une production dans le flou me stresse trop. Quand le travail commence, l’essentiel est déjà défini, dessiné, organisé, réfléchi.»

La liberté et le plaisir qui traversent la scène viennent aussi d’ailleurs. Olivier Py est un homme de troupe. Il est avec les artistes comme en famille. Cela se sent, cela se voit. Et le fait de connaître le métier par ses moindres aspects, lui donne une légitimité dont peu de metteurs en scène jouissent. Cet homme a le plateau dans la peau. Et il entretient avec chaque artiste des rapports privilégiés.

Tous unis autour d'un même projet

Patricia Petitbon, c’est un peu son étoile. «On se connaît depuis 15 ans. Il y a entre nous une sorte de télépathie. Je devine ce qu’elle veut et peut faire. J’ai imaginé Manon pour elle, avec elle. Cette forme de communion est très particulière à notre travail.» Pas de rapport de force, donc, ni d’autorité dictatoriale.

«Il n’y a rien de plus contre-productif pour moi que d’imposer une idée aux autres. Je préfère convaincre, inspirer, insuffler. Coacher en somme. Les artistes m’aident à les orienter. Nous sommes tous là pour discuter, chercher et approfondir les pistes sur un projet commun, même si les cadres sont bien là. On ne peut pas faire n’importe quoi…»

Puis tel un chat, Olivier Py s’esquive. La pause est finie. Il bondit sur scène, déjà en mouvement pour montrer les gestes, attitudes et positionnements. Il danse, chante, explique et indique, le corps en fête.


Les chanteurs racontent comment travaille Olivier Py

Bernard Richter (Chevalier des Grieux)

C’est très confortable de travailler avec Olivier Py, parce qu’on a un sentiment immédiat d’amitié. On se sent à l’aise et on peut parler librement. Il y a une ouverture sans fin et une immense confiance. On voit qu’il aime les chanteurs, ce qui est très important pour nous. En effet, sur scène on a besoin de se sentir aimé et soutenu. Et avec lui, l’affectif est indissociable du travail.

Il sait ce dont on a besoin et on a l’impression qu’il peut mettre en péril certains aspects de ses spectacles pour ne pas compliquer la vie des chanteurs. C’est peut-être aussi très malin de sa part, mais ça nous donne envie de nous surpasser, d’habiter au mieux l’espace qu’il nous met à disposition. Car avec les décors de Pierre-André Weitz, on évolue sur des tapis rouges de luxe. Ces infrastructures extraordinaires nous permettent de nous développer dans des conditions idéales.

«On travaille en harmonie»

Ce qui est incroyable aussi, c’est qu’il n’y a jamais un mot plus haut que l’autre. Dans un milieu où chacun se protège, où les peurs et les ego sont fréquents, les conflits s’avèrent inconcevables avec lui. On travaille en harmonie. Et ça, c’est vraiment un cadeau.

J’ai toujours été épaté ses «shows» lyriques. On sent qu’il est un artiste total, aussi bien dans l’écriture que dans le jeu, la mise en scène ou la musique. Les cadres qu’il compose comportent beaucoup de facettes, de cages, de possibilités. Et dès la première séance de présentation du spectacle, on constate l’immense travail en amont, dans la projection qu’il fait de l’œuvre, ses arguments, la littérature et les réflexions qu’il développe brillamment.

«Une grande proximité»

Il met en jeu quelque chose qui l’habite depuis longtemps et sait déjà pertinemment où il va emmener le public et son équipe. Il y a dans sa préparation un énorme engagement philosophique, émotionnel et spirituel, qui va très loin.

La honte n’a pas de place avec lui. Pour Manon, il nous disait que c’est Ma-Non. La négation de Dieu. Et il nous a emmenés dans le roman de l’Abbé Prévost. Vers tout ce qu’on ne voit pas dans l’opéra un peu édulcoré de Massenet: un contexte plus proche de la débauche que de la sucrerie. Son travail est profondément honnête. Après, c’est une affaire de style. On adhère ou pas. Il n’a pas peur de la pudeur du public. Il balance. Mais c’est toujours sincère. Ce qui est très inspirant pour nous, et engendre naturellement une grande proximité.

Patricia Petibon (Manon)

Olivier Py, c’est un rapport à la radicalité et à la frontalité. Très lié à l’instinct. Pour lui, le corps est un moyen d’accéder à un sentiment juste avec la voix, dans un espace mouvant. Olivier est un animal, pas quelqu’un qui va vous donner des ordres très précis de mise en scène minimaliste. Il reste en contact direct avec la voix et ne vous embête pas avec une façon de se tenir horizontal pour chanter avec votre partenaire, par exemple. C’est le théâtre qui le motive, pas un reflet de la réalité, mais une autre dimension.

Il évolue dans un art qui fait rêver. Même dans la laideur, car le laid est beau chez lui. Son esthétisme est très pictural, à l’opposé loin d’une beauté cinématographique, mais dans des univers qui donnent envie de se déguiser, comme pour les tout petits enfants.

«Une façon très particulière d'embellir la femme»

Et comme il a aussi un rapport très charnel à l’écriture, qu’il chante, se produit sur scène, joue du piano et met en scène, c’est un artiste qui sait profondément ce qu’est un plateau et ce qui s’y passe. Et puis il y a le créateur souterrain qui s’exprime brillamment, qui transcende tout de façon symbolique, dans un champ, une hypersensibilité et un débordement fulgurants.

Vidéo. Quand Olivier Py se met au piano pendant les répétitions à l’Opéra de Genève 

Olivier a encore une façon très particulière d’embellir la femme, de la rendre lumineuse. On sait qu’il va vous rendre rayonnante. Le charisme et la présence viennent aussi de cette mise en valeur, et avec lui les artistes grandissent dans la façon de se mouvoir, d’être éclairé, costumé et maquillé. Il a le sens de cet art. Et du déguisement comme une seconde peau.

«Olivier, c'est ça: cru et lyrique»

Dans les Contes d’Hoffmann, ma tenue de nu résillé m’a accompagnée très longtemps. S’agrandissant ou rapetissant selon les époques. Elle était devenue comme une relique. Ce qui nous relie particulièrement avec Olivier, à part une véritable amitié, c’est une sorte de non dit sur la recherche d’une transcendance. Depuis les Contes, il y a eu Lulu, le Dialogue des Carmélites et cette Manon, qui forment comme un quadriptyque.

J’ai beaucoup changé, pensé et vécu, depuis 2008. L’important est la façon se positionner dans le fauteuil du temps. Olivier peut passer d’un temps à l’autre. Tout d’un coup c’est un petit garçon de quatre ans, puis un sage de quatre-vingt, un adolescent ou un homme mature. Même physiquement il se transforme. De dos, parfois, j’ai l’impression de voir un petit garçon. Ça le rend touchant et attachant.

On a alors envie de le prendre dans les bras comme un enfant. Et parfois on se trouve face à un érudit qui donne une conférence brillantissime. Tout ça mélangé à la pudeur d’un homme très secret, malgré sa facilité à exprimer sans retenue des choses très crues. Olivier, c’est ça: cru et lyrique.


Opéra des Nations, les 12, 15, 17, 19 21 et 23 septembre. Rens: 022 322 50 50, www.geneveopera.ch