Tout sourire, Olivier Py. Il fallait le voir débouler sur la scène du Grand Théâtre, jeudi soir au moment des saluts pour la première du Freischütz de Weber. Accoutrement des plus loufoques: collants, frous-frous, chapeau à plume et cornes de diable, le tout couleur rouge sang. Mais le poète et metteur en scène, par ailleurs directeur du Théâtre de l'Odéon à Paris, est un homme d'une grande profondeur. La Trilogie du diable, qui réunit trois ouvrages majeurs présentés en alternance à Genève (Der Freischütz, La Damnation de Faust, Les Contes d'Hoffmann), l'accapare depuis le mois d'août.

Olivier Py compare cette entreprise au Ring de Wagner. «C'est même plus lourd, car ce sont trois univers différents.» Avec son complice de longue date, Pierre-André Weitz (décors et costumes), et Wissam Arbache (danse et figuration), il a répété comme un fou. «On est épuisé», dit-il encore tout sourire, mais l'enthousiasme est intact.

Le Temps: Il y a dix ans, vous montiez une première fois le «Freischütz» à Nancy. Est-ce aujourd'hui une recréation?

Olivier Py:Je me suis inspiré de la mise en scène que nous avions faite avec Pierre-André Weitz, mais c'est une recréation totale. Si certains éléments de décors, comme la couleur noire, les pentes et murs en bois, se retrouvent, pas un geste, pas une image, pas même une idée n'est conforme à la création. J'ai relu mes notes d'il y a dix ans. Je n'étais pas allé au bout de la dramaturgie. Aujourd'hui j'ai l'impression d'avoir poussé la lecture du Freischütz dans les intuitions de mes notes préparatoires.

- Pourquoi le noir est-il fréquent dans vos trois spectacles?

- D'abord ce sont des œuvres noires! Mais le noir n'est jamais noir. Dans le Freischütz, le bois noir fait des arêtes de lumière, permet d'éclairer en bleu clair, en or, en blanc étincelant, en argent, en gris, en gris anthracite. Dans Les Contes d'Hoffmann, il y a du cuivre; dans La Damnation, il y a de l'or. Der Freischütz est hanté par le noir parce que c'est une œuvre où la question de la lutte de l'ombre et de la lumière est aussi centrale que dans Pelléas.

- Quel est le sens de la nudité dans vos spectacles?

- C'est notre attachement au pictural. Quand on va dans les musées et qu'on regarde les tableaux, le corps humain est la première chose représentée. C'est donc moins un désir de subversion qu'un désir de classicisme. La nudité peut évoquer la mort, ou l'angélique. Dans le Freischütz, ce sont des damnés qu'on voit sortir de l'enfer dans le dénuement de l'être propre à cet état. Dans Les Contes d'Hoffmann, au contraire, il est question de l'érotisme début de siècle. Le corps de la femme, très désirable, est au cœur de l'ouvrage. Un corps nu n'est jamais rien en soi. Tout dépend du contexte.

- La représentation de la crucifixion du Christ nu dans «La Damnation» a été perçue de manière très violente par certains...

- Mais c'est violent! C'est le scandale absolu. La question de la nudité du Christ est une question très profonde. Théologiquement, c'est plus juste de le représenter ainsi. Le Christ est absolument nu sur la Croix, il n'a plus aucun des costumes sociaux. Il est pleinement l'humanité, sans aucun masque. Dans la Bible, le costume, c'est la personnalité, le petit moi, notre rôle social. Et il y a des moments où nous sommes nus.

- C'est quoi, une mise en scène?

- Une bonne mise en scène, c'est une trahison sublime, dans laquelle le poète se retrouverait. Moi, je n'aime pas le quotidien. J'amène souvent les œuvres vers l'abstraction. Je m'efforce de reconstituer les champs de pensée de l'époque, philosophique, transcendantale. On m'accuse souvent de projeter ma propre fantasmagorie sur les œuvres. Mais je n'ai aucun parti pris. Au contraire, j'essaie de traduire la polysémie d'une œuvre.

- Quel sens a le diable dans les trois ouvrages que vous montez?

- J'ai toujours pensé que le Freischütz était une œuvre ésotérique. Max est frappé du doute: «Y a-t-il un Dieu? un sens? une Histoire?» Le doute tient à l'héritage des guerres napoléoniennes. Le mal permet de retrouver l'unité perdue. Der Freischütz est l'histoire d'un homme qui a peur de manquer la cible - l'origine même du mot péché vient de manquer la cible. La Damnation se solde par unmatch nul. Faust est sauvé, Marguerite damnée. Dans Les Contes d'Hoffmann, le diable est devenu un personnage de comédie. Il n'y a plus de principe métaphysique, plus de péché ni de rédemption. Il n'y a rien. C'est une œuvre désespérée, d'une noirceur joyeuse, alors que moi, je suis un optimiste mélancolique.