Le sourire ambigu d’Orphée. Cette bouche qui hésite entre la gaieté de l’ivresse et la tristesse d’un auguste après la farce. Olivier Py offre ce sourire-là quand il vous ouvre les bras, comme on accueille un camarade d’équipée. Ce matin, dans son bureau de directeur du Festival d’Avignon, l’artiste est comme toujours lyrique et aigu, pressé de tout vivre comme au premier jour, impatient d’entendre les fameuses trompettes de Maurice Jarre battre le rappel de milliers de spectateurs pèlerins.

Dès lundi, ce poète des planches, papiste et gay comme il s’est souvent présenté, volera de chapelles en théâtres, comme il le fait depuis 2014. L’affiche de cette 75e édition du festival in est celle d’une résurrection après un été noir: Isabelle Huppert, Tiago Rodrigues, Christiane Jatahy sont du banquet. Orphée jubile.

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«Le Temps»: Avez-vous douté que le festival puisse avoir lieu?

Olivier Py: Non. J’étais persuadé qu’on ne vivrait pas une deuxième annulation, mais ce n’était pas rationnel. J’ai toujours pensé que le calendrier des vaccinations permettrait une baisse suffisante de la propagation de l’épidémie pour qu’on rouvre le festival. Et puis nous avons fait, au mois d’octobre passé, une semaine d’art en Avignon, dans une phase d’accalmie de la pandémie, et nous avons mis en place beaucoup de choses: nous avons appris à limiter les jauges, à distribuer le gel et les masques, etc. Ce que je n’imaginais pas, c’est que la ministre de la Culture annonce qu’on aurait 100% des jauges. Ça, c’est miraculeux.

Le public sera-t-il au rendez-vous?

Il l’est déjà. A peine la billetterie numérique a-t-elle été ouverte qu’elle a été prise d’assaut. Il aurait fallu le serveur des Jeux olympiques!

Quel est l’axe de cette édition de renaissance?

Pour l’édition 2020, nous avions choisi la mort (rire grêle d’Arlequin), ce qui était bien vu. Comme de coutume, nous avons déterminé au mois de juillet passé le thème de cette édition: «Se souvenir de l’avenir». On avait envie d’avenir, voilà. Beaucoup de pièces à l’affiche sont de l’ordre de la science-fiction et de l’utopie.

Vous présenterez «Hamlet», en plein air et en feuilleton. A quoi ressemblera ce spectacle?

Il réunira des amateurs, des anciens détenus du centre pénitentiaire du Pontet avec lesquels j’ai travaillé ces cinq dernières années, des élèves d’une école de théâtre et des professionnels. L’idée, c’est de jouer la pièce de Shakespeare tous les trois jours et dans cet intervalle une exégèse que j’ai écrite et appelée Hamlet à l’impératif! (Actes Sud). Chaque épisode abordera une thématique, la dictature, le théâtre dans le théâtre, la folie d’Ophélie, etc. Chaque épisode convoquera aussi des penseurs du XXe siècle traversés par Hamlet, du philosophe Ludwig Wittgenstein à Freud, évidemment, en passant par Heidegger et Jacques Lacan.

Qu’avez-vous en commun avec Hamlet?

Le théâtre. Comme lui, j’essaie d’imaginer un théâtre qui, s’il n’a pas la possibilité de réparer la totalité de ce qui est détraqué, fait quelque chose de juste ou d’éthique, au moins pendant un temps.

Le théâtre serait-il un atelier de couture?

Oui. Les acteurs recousent ce qui est décousu dans le domaine politique, rapiècent surtout. C’est une définition du théâtre.

A quoi reconnaît-on un bon acteur?

A son écoute, c'est-à-dire à son silence. Il faut écouter son partenaire, écouter la salle et, en réalité, le monde. Un acteur, c’est quelqu’un qui écoute le temps.

Vous rappelez-vous votre premier festival?

Je l’ai découvert en 1985, j’avais 19 ans et je jouais dans le off L’Ecume des jours de Boris Vian. Je me suis juré alors de ne plus jamais revenir, tellement c’était dur. La retape dans les rues bondées et écrasées de chaleur pour attirer le public, les décors montés et démontés au pas de charge, etc.

Pensiez-vous vivre de ce métier?

Ça s'est décidé à cette époque. Je venais de rater tous les concours auxquels j’avais participé: celui de l’Ecole normale supérieure, de l’Institut des hautes études cinématographiques, du Conservatoire de Paris. Je me suis reposé la question de la vocation religieuse au regard de ces échecs. Mais j’ai fini par entrer au Conservatoire et quand j’en suis sorti, je suis rentré en théologie.

Qu’est-ce que le paladin du théâtre que vous êtes doit à la théologie?

La notion du sacré. Je ne confonds pas la messe et le théâtre, surtout pas, même si ce dernier est une messe laïque si on veut. La théologie m’a fourni des outils pour définir la transcendance. La dogmatique m’a beaucoup apporté. C’est une pensée bâtie sur un nuage qui dispose à accueillir le mystère.

Comment avez-vous vécu cette période de confinement?

J’étais privilégié, contrairement à beaucoup de mes amis. Je n’étais pas seul, j’étais avec mon mari dans une jolie maison sur l’île d’Ouessant. J’avais du temps pour lire Rimbaud, Verlaine, Jacques Derrida, Carl Schmitt, et écrire. C’était presque une bénédiction.

Qu’avez-vous écrit?

J’ai fini ma traduction d’Hamlet, tout en terminant un scénario de film sur la mort de Molière que j’aimerais pouvoir tourner cet hiver. J’ai écrit du théâtre, un cycle de trois pièces qui s’appelle Point d’orgue, dont la première partie a été montée à l’opéra par Thierry Escaich.

Qu’est-ce qu’une salle de théâtre?

C’est une architecture qui représente la vie intérieure, ce qu’est aussi l’église, mais différemment, car verticale. A quoi ressemble la vie intérieure? Peut-être qu’on peut se la représenter par les topiques freudiennes. Mais dans un théâtre, on a comme une vision de l’intérieur d’un crâne. Au fond, une salle, c’est l’intérieur d’un crâne et c’est ça qui est le plus hautement politique. Rappeler au spectateur que sa vie intérieure, c’est son trésor, je dirais même, c’est Le trésor. Les peuples ont aussi une vie intérieure qui est leur trésor et qui s’appelle la culture.

Etes-vous toujours papiste?

Oui, même si l’Eglise catholique va horriblement mal. François est un pape merveilleux, mais il est seul contre tous, notamment les évêques français qui ont passé un pacte avec le diable, à savoir le Front national.

Vous considérez-vous comme un catholique de gauche?

Je suis en tout cas un catholique anticapitaliste. Je pense que pour lutter contre le monde de l’argent, il faut lire L’Evangile.

Quelle sorte de plaisir est-ce de diriger ce festival?

En juillet, on vit des moments d’accablement, de fatigue extrême, voire de dégoût. Et dans l’heure suivante des exaltations inouïes. On est comme ça, réfrigéré, puis brûlé, puis re-réfrigéré jusqu’à être émotionnellement épuisé à la fin du festival.

Faut-il être courtisan pour accéder au pouvoir culturel? Assumez-vous cette part de boue dont vous parliez dans une interview au «Monde»?

Le théâtre, c’est entre jardin et cour. Il y a donc un jardinier et un courtisan. Il se trouve que je vis en France dans un monde qui n’a pas tellement changé depuis Versailles et dans lequel la courtisanerie est très importante. Pour avoir le droit de monter sur nos petits tréteaux devant du public, avec quelques camarades et quelques vieux chiffons qui nous servent de costume, il faut que nous fassions allégeance au pouvoir, quel qu’il soit. C’est un peu partout pareil, mais en France, c’est beaucoup plus poétique qu’ailleurs.

Parce que la tentation de la rébellion existe toujours?

En France, on est toujours entre Rimbaud et Talleyrand, ce ministre si stratège de Napoléon.

Se courber n’est donc pas avilissant?

Ça ne l’est pas tant qu’en face de soi on a un pouvoir qui n’est pas avilissant et qui a une certaine considération pour ce que nous faisons. Si j’avais face à moi le Rassemblement national, je ne m’avilirais pas jusqu’à aller courtiser ces gens-là.

Vos combats, ceux que vous portez depuis vos 20 ans, sont-ils de plus en plus minoritaires?

Pas tous. Voyez les droits des LGBT. Ce n’est pas minoritaire et ça m’émerveille. L’adolescent que j’ai pu être aurait pleuré de soulagement si on lui avait murmuré que tout irait d’un coup si rapidement. On a attendu deux mille ans, mais depuis vingt ans, tout va si vite.

Mais il y a des mouvements de résistance…

C’est classique. Quand la France a donné l’égalité des droits aux juifs en 1791, l’antisémitisme s’est exacerbé. Et c’est pareil pour les homosexuels, les LGBT, mais leurs luttes ne sont pas minoritaires. D’autres le sont et je crains que la culture, au sens où je l’entends, devienne un combat minoritaire. Parce que nous manquons de relais chez les politiques.

C’est votre avant-dernier festival comme directeur. Comment vous projetez-vous après Avignon?

Il y a une page blanche et je veux qu’elle le reste pour l’instant. Ce sera un déchirement terrible de quitter le festival et la ville. Mais neuf ans, c’est bien. Il faut que quelqu’un d’autre arrive avec des idées neuves, une énergie différente.

Vous enchaînez les spectacles d’opéra, de théâtre, écrivez plus vite que votre ombre. D’où vient le feu de ce volcan?

C’est un dérisoire combat avec la mort. Un jour, il ne restera plus rien de rien. Le soleil s’éteindra et il n’y aura ni Shakespeare ni Mozart. Rien.

C’est l’angoisse qui vous porte?

C’est ce qu’on appelle le combat de prestige.

Le poème que vous offririez à l’être aimé?

«Le ciel est par-dessus le toit» de Paul Verlaine. «Le ciel est, par-dessus le toit/Si bleu, si calme!» Pour moi, le plus grand poème de toute la littérature française, par cette grâce qui s’appelle sincérité et simplicité. C’est le poème d’un homme qui est en prison et qui regarde la vie par-delà les barreaux. Et qui la voit comme s’il ne l’avait jamais vue. C’est un poème sur une branche et un oiseau, presque rien, mais c’est la plus haute pensée qu’on puisse avoir, à savoir l’émerveillement devant l’être.

Vingt-six ans après «La Servante», ce spectacle de 24 heures que vous aviez monté à Avignon, que reste-t-il de son esprit?

Il y a des choses qu’on ne peut faire qu’avec la jeunesse, qu’avec une jeune troupe capable de tout. Mais ce spectacle-là, même péremptoire, même burlesque, même naïf, ne disait pas rien. Il disait que notre génération a droit à quelque chose d’autre que la consommation comme horizon transcendantal. C’était aussi simple que cela. C’est ça qu’on a appelé notre servante, cette petite lampe qui veille la nuit sur le théâtre.

Avez-vous ce souci de faire sa place au nouvel Olivier Py?

Surtout pas au nouveau Py. Il y en a un, c’est suffisant. Mais à une jeunesse qui est certainement plus apte que moi à parler du présent. Je n’ai pas peur de l’avenir, mais j’ai un peu peur de mon passé.

Le passé vous hante?

J’en ai un, c’est ainsi. J’ai fait Tristan und Isoldeen 2005 au Grand Théâtre de Genève. Ça a existé. Et ce passé m’appelle avec une nostalgie ineffable quelquefois.


D’Isabelle Huppert à Angélica Liddell, l’empire des cigales

Les cigales de la légende. Histoire d’ouvrir avec panache le festival, Isabelle Huppert renouera avec la cour d’honneur du Palais des Papes, vingt ans après y avoir été Médée. Elle incarnera Lioubov, ce grand cœur fêlé qui retrouve le domaine de sa jeunesse, celui de La Cerisaie justement. L’auteur et metteur en scène portugais Tiago Rodrigues, qui pourrait succéder à Olivier Py à la tête du festival, guidera sa bande sur les brisées de Tchekhov.

La cinéaste brésilienne Christiane Jatahy signera, elle, Entre chien et loup, adaptation de Dogville,le film de Lars von Trier. Ces deux spectacles sont coproduits par la Comédie de Genève, qui les accueillera la saison prochaine. Les chorégraphes Maguy Marin, Jan Martens (avec Any Attempt Will End in Crushed Bodies…, à La Bâtie – Festival de Genève en septembre), Dimitris Papaioannou promettent, eux aussi, de grandes secousses. Tout comme Angélica Liddell qui tutoiera Juan Belmonte, dieu des arènes tauromachiques. Son Liebestod est une immolation, dit-elle. Même les cigales pourraient en rester coites.

75e Festival d’Avignon, du 5 au 25 juillet.