Faisons comme si Omar Souleyman avait obtenu son visa. A l’heure où l’on rédige ces lignes, le chanteur à moustache, lunettes noires et keffieh carrelé erre dans un consulat de Beyrouth pour mendier son droit de passage. Il faudrait un jour dresser le roman paradoxal de ce monde qui n’a jamais semblé si infime, où les sons voyagent instantanément, mais dont certains peuples sont arrimés à leur propre sol. Les chansons bougent, les chanteurs demeurent.

Omar Souleyman a obtenu son visa. Et il chante ce soir à Paléo. Il a sans doute pu convaincre les greffiers d’ambassade que, même en guerre, même lorsque tout menace de s’effondrer, il ne vivra pas ailleurs que dans son pays. Une zone au nord-est de la Syrie, près des frontières turque et irakienne, où il anime avec force synthétiseurs de contrefaçon les mariages mondains, et où les billets pleuvent sur sa coiffe dès qu’il saisit un microphone.

Omar Souleyman est le parachèvement de son temps. Il vit une carrière de chansonnier mutin dans un périmètre de quelques dizaines de kilomètres autour de chez lui, les centaines de cassettes qu’il a enregistrées lors des mariages inondent les marchés syriens, il est une star locale. Et en même temps, Damon Albarn, Björk, toute l’intelligentsia de la pop occidentale s’arrachent sa voix ensablée, son déhanché grave et sa musique si distordue qu’elle en devient passionnante.

Le label américain Sublime Frequencies a popularisé son dabke de nuit, musique des plaines syriennes, qui frise la transe et manie l’électricité comme les Congolais de Konono: une manière simple de salir le son. Omar Souleyman ne parle presque jamais des choses qui fâchent. Il se contente de mettre dans les oreilles lointaines des sons qu’aucun producteur du Nord n’a osé trafiquer. La world music, il y a trente ans, était le passage dans le tamis occidental des sons d’ailleurs. Grâce à Omar et à quelques autres, elle est aujour­d’hui la démonstration d’un tempérament que personne ne sait imiter

Omar Souleyman, ma 17 juillet à 22h30, Village du monde.