Portrait

Omar Ba: «En Suisse, j’ai appris à voir le monde»

Depuis une semaine, les œuvres de l’artiste sénégalais Omar Ba sont exposées à la Galerie Wilde à Genève. Dans cette série, l’artiste propose une réflexion sur le pouvoir que l’homme s’octroie à travers divers objets et ornements, le tout accompli sur des matériaux de récupération. Une certaine vision du monde

Dimanche matin à 9h, Omar Ba est dans son atelier à Dakar. Le babillement de ses perruches et de ses paons couvre le son de la circulation que l’on détecte au loin. Des plantes grimpantes, des fleurs, un chien et une multitude d’objets colorés viennent agrémenter le charme de cet espace mi-ouvert qu’il appelle son studio africain.

La veille, son galeriste Barthélémy Johnson est venu de Genève transporter le restant de ses œuvres qui sont exposées depuis jeudi à la Galerie Wilde (anciennement Bärtschi). Un aller-retour accompli dans l’urgence. Comme de coutume, Omar Ba est retenu dans son pays natal pour des problèmes de visa. «Vous savez il y a les bons passeports et les mauvais passeports. Quand vous êtes Africain, tout est plus compliqué.»

Friand des livres de Jean Ziegler et de François-Xavier Verschave, Omar Ba ne cesse de questionner la place qu’occupe l’Afrique dans le monde. Il se fait l’observateur de cette peau couleur ébène qui justifierait, entre autres, les contrôles incessants dans les aéroports ou les sollicitations dans les rues genevoises pour la vente ou l’achat de stupéfiants.

Les femmes ici se dépigmentent la peau, se parent de cheveux lisses qu’elles appellent naturels; c’est une violence silencieuse qui continue de m’interpeller et qui nourrit bien évidemment une partie de mon travail

Au Sénégal, il est chez lui, plus ou moins comme les autres, mais l’histoire, elle, continue de révéler ses séquelles. «Les Chinois sont certes présents en Afrique, mais ils n’exercent pas la même fascination laissée par l’homme blanc et le colonialisme. Les femmes ici se dépigmentent la peau, se parent de cheveux lisses qu’elles appellent naturels; c’est une violence silencieuse qui continue de m’interpeller et qui nourrit bien évidemment une partie de mon travail.»

Inspirations helvético-sénégalaises

Depuis 2003, Omar Ba partage son temps entre Genève et Dakar. C’est chez nous, aux Beaux-Arts de Genève, qu’il s’approprie certaines des techniques picturales qui contribuent aujourd’hui à la force tranchante de ses œuvres. Son studio genevois se situe à la route des Jeunes à Carouge. «J’y travaille tard le soir alors qu’à Dakar c’est le matin que je me montre le plus productif.» Tel un oiseau migrateur, Omar Bar vole d’un pays à l’autre pour conserver l’équilibre nécessaire à ses créations. «En Suisse, j’ai appris à voir le monde», confie-t-il. «Ce pays m’a donné un recul sur l’Afrique et ses affres que j’ignorais auparavant.»

Si Omar Ba se montre clément par rapport à la Suisse et ses avantages – il y a tissé des liens solides –, il prend garde à ne pas s’y éterniser. «Si j’y reste trop longtemps, je suis comme anesthésié par une sorte de confort qui transparaît immédiatement dans la qualité de mes œuvres. En Afrique, je vis la réalité quotidienne des gens, je vois leurs problèmes. C’est une palette de couleurs dont j’ai absolument besoin. D’un autre côté, c’est depuis la Suisse que j’approfondis le plus densément mes réflexions sur l’Afrique.»

Une rencontre décisive

C’est en 2009, au cours du festival Les Urbaines à Lausanne, qu’Omar Ba est repéré par le galeriste genevois Guy Bärtschi. «Je n’en revenais pas», se rappelle l’artiste aujourd’hui âgé de 41 ans. «Je connaissais Bärtschi et sa galerie pour y exposer d’énormes artistes comme Nan Goldin et Marina Abramovic mais jamais je ne m’y étais imaginé.» «Vous savez, ajoute-t-il avec humour, j’ai fait quelque chose de très peu suisse lorsque j’ai négocié pour la première fois avec Guy Bärtschi. Je lui ai immédiatement demandé 2000 francs. A l’époque, j’habitais Sierre, j’étais complètement fauché, mon couple était au bord de la faillite et j’arrivais tout juste à me nourrir.»

Le galeriste genevois accepte sa demande en échange d’une peinture, une seule. Omar la lui livre quelque temps plus tard. Le jour même, un collectionneur de renom se l’approprie. C’est le début de l’épopée européenne d’Omar Ba. Ses toiles se vendent aujourd’hui entre 10 000 et 50 000 euros et l’artiste croule sous les sollicitations.

Fibres chamaniques

Ses œuvres sont accomplies sur des matières brutes, cartons ondulés, papiers krafts, il y mélange gouaches, acryliques, huiles, crayons, encres. On y voit des symboles venant de plusieurs religions et périodes historiques. Des femmes voilées, des animaux, des thérianthropes dont plusieurs sont parés de médailles imaginaires. Contrairement à la majorité des artistes qui peignent sur une toile blanche, Omar Ba peint ses fonds de noirs avant de leur redonner de la luminosité en les couvrant de couleurs. Ses tableaux ont la particularité d’être à la fois extrêmement décoratifs et violents.

«J’essaie de faire passer un message dur sans jamais oublier sa dimension esthétique», explique Ba, qui, parmi ses petits boulots d’antan, a travaillé dans la décoration. «Je veux que les gens s’attardent sur mes peintures. Si je leur offre de la violence pure, le pari est perdu.» Ba travaille en écoutant de la musique jazz et indienne ou les informations, qui alimentent ses réflexions. «Quand j’entame une peinture, je ne sais pas où je vais ni ce que je vais transmettre.» Dans ses œuvres truffées de symboles et de couleurs impeccablement répartis, le spectateur est immédiatement happé par son monde imaginaire, qu’il semble reconnaître. On songe presque à l’artiste comme canal de l’inconscient collectif. Pour en faire l’expérience, avec ou sans la présence de l’artiste, rendez-vous jusqu’au 8 mars à la Galerie Wilde.


1977 Naissance à Dakar, Sénégal.

2011 Première exposition solo, Galerie Bärtschi, Genève.

2011 Lauréat d'un Swiss Art Award.

2016 Exposition solo, Galerie Templon, Brussel.

2019 Exposition solo au musée The Power Plant, Toronto, Canada.


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