Trop? Parfois, on a peur qu'Omar Porras connaisse la défaillance du champion lancé sur les pavés de Paris-Roubaix. Qu'il s'écroule, à force de courir toutes les courses. En décembre, c'était Pedro et le commandeur de Lope de Vega à la Comédie-Française. Le public en raffole, la critique applaudit. En mars, c'était Le Barbier de Séville à l'Opéra de Lausanne, la reprise d'un spectacle monté l'an passé à Bruxelles. Et maintenant Maître Puntila et son valet Matti de Brecht, au Forum de Meyrin, avant une tournée affolante: 150 représentations (!) d'ici à 2008 avec des étapes à Paris, Marseille, Lausanne et Bruxelles.

Alors, éreinté, le patron du Teatro Malandro? Au contraire. Son Puntila sent le pétard des préaux, chante comme au Berliner Ensemble de la grande époque, se prend les pieds comme chez Charlot. Omar Porras réussit donc ceci: il n'insuffle pas seulement à cette pièce de 1940 une jeunesse de plumes et de cuir (matière des masques); il étoffe sa vision du monde, militante autant que burlesque, noceuse, oui, mais avec vue sur le cimetière.

Sur scène, des valises qui valsent, une Studebaker pétaradante, mais en carton, des maisonnettes qui roulent, tout ce qui fait le bonheur de Malandro depuis 17 ans. Et puis aussi, comme un repère, un poteau électrique dans la scénographie de Jean-Marc Stehlé. En ouverture, Maître Puntila (Jean-Luc Couchard, éblouissant d'humanité rance) jouit de son ivresse. Arrive de la salle son chauffeur Matti (Juliette Plumecocq-Mech) qui découvre la bête: un homme bon quand il boit, odieux le reste du temps.

Au cœur de la comédie, une question politique autant que philosophique: qu'est-ce qu'un homme? Lorsque les puissants poussent leur jeunesse à l'abattoir. Lorsque Puntila saoul flatte Surkkala, métayer communiste, avant de le chasser comme la vermine. Puntila, justement, c'est l'énigme. Un maître possédé. Une figure qui est en soi une question ouverte.

De réponse, évidemment pas. Brecht n'est pas un prophète. Mais un éveilleur. Pour Puntila, il a fait provision d'histoires, a pioché dans le folklore finnois, s'est rappelé Don Juan, a ravivé des souvenirs polissons de commedia dell'arte. Puis il a cousu ces pièces rapportées, leur a donné une tenue. Omar Porras et Malandro ne font pas autre chose depuis leur fameuse Visite de la vieille dame: ils coagulent les matières et c'est pour ça que Brecht leur va si bien. L'auteur de Tambours de la nuit était, l'ironie en coin, une pompe à fictions. Et c'est cette pompe que la troupe actionne.

Chaque scène est alors une micro-histoire, avec rythme endiablé et décor volant. Puntila a des dettes: il se met en tête de marier sa fille Eva (Delphine Bibet, couettes paysannes et robe bonbon) à un attaché diplomatique fat comme un chou-fleur (Louis Fortier). Elle préfère Matti qu'elle attire dans la baraque des bains. Avec lui, elle imagine un stratagème: la voici qui gémit, comme au septième ciel; Puntila qui passe à côté avec le prétendant, tente de couvrir cette exultation sportive. Et c'est un air de vaudeville qui passe.

L'artiste aurait-il gommé le chant de la colère qui traverse la pièce? Non. Il soigne son grain tragique. Ainsi, cette scène célèbre où Puntila choisit sa main-d'œuvre. Chez Porras, Jean-Luc Couchard toise la salle, Juliette Plumecocq-Mech braque sur le public sa torche et au deuxième plan, autour du poteau, des ouvriers encagoulés attendent le verdict comme des condamnés. Là, on ne plaisante plus. On est au fond du fossé. La lutte des classes n'est pas une farce.

Derrière la façade, donc, le terrain vague des combats incertains. Rien de joué d'avance. Mais une faille que rien ne suture. Matti (la grâce effarée de Juliette Plumecocq-Mech) n'est pas dupe de la bonté de son maître. Il se sait d'un autre bord. Dans une apothéose inoubliable, Puntila ordonne à son valet de lui construire une montagne. Celui-ci démonte alors à coups de hache un balcon en bois. Subsistent des planches suspendues dans le vide de la nuit. Jean-Luc Couchard se hisse sur cet édifice branlant. Tout craque. Sa bedaine comme les planches. L'Histoire à construire comme l'espoir à imaginer. Maître et serviteur, eux, rendent leur tablier.

Maître Puntila et son valet Matti. Forum de Meyrin (place des Cinq-Continents 1, loc. 022/989 34 34). Jusqu'au 29 avril 2h20.