Scène

Omar Porras célèbre ses noces de feu avec le public lausannois

L’artiste helvético-colombien a dévoilé le programme de sa première saison à la tête du Théâtre Kléber-Méleau à Renens. Une foule chauffée à blanc a ovationné le chef de file du Teatro Malandro. Chronique d’une soirée euphorisante

Les noces de feu d’Omar Porras

L’artiste a décliné ses rêves pour leThéâtre Kléber-Méleau qu’il dirige désormais à Renens. Chronique d’un incroyable show

Omar Porras se marie. Ça s’est passé jeudi à la tombée du jour, tout près d’une géode industrielle, de la voie ferrée aussi, là où tout divague, dirait-on; un décor de bric et de chocs digne de Matthias Langhoff, souffle une connaisseuse. Des centaines d’amis se pressent dans la touffeur, chemin de l’Usine-à-Gaz, à Renens. Le parking mugit, la salle a des vapeurs, le personnel ne sait plus où placer les invités, ces professionnels venus de toute la Suisse, ces décideurs politiques, ces spectateurs impatients.

Tous veulent voir, vivre ces noces, cette heure exquise où l’artiste d’origine colombienne réalise un rêve, sceller une alliance avec une maison, et pas n’importe laquelle, le Théâtre Kléber-Méleau, surgi ici, un jour de 1978, grâce à l’acteur Philippe Mentha, son fondateur et patron jusqu’au 30 juin. Dans votre fauteuil, vous imaginez l’émotion du capitaine du Teatro Malandro, cette troupe qui fait sauter les bouchons des classiques depuis vingt-cinq ans. Il a espéré tant de fois ce moment, à Genève où il était basé, mais où les autorités n’ont pas pu – ou voulu – exaucer son vœu.

On vous raconte la noce? Sur la scène bleutée, le jeune Oscar, 11 ans, beau comme Rimbaud avec ses boucles d’ange, règne sur un piano à queue. Ce sont ses doigts qui ponctueront l’homélie d’Omar Porras, qui scanderont un discours qui n’est pas seulement une déclaration d’intention, mais un acte de foi. Un enfant sur le plateau, fût-il roublard, c’est une idée de l’art. Un élan. Un excès de candeur. Un chromo, si vous voulez. Mais voyez comme Omar Porras jaillit, lutin latino qui vrille sous vos yeux, coiffé d’un canotier. Ecoutez ses salutations aux autorités, sa révérence à rallonge piquée d’ironie et puis son salut aux inconditionnels, «cher public». Vous voilà dans sa poche. L’acteur n’a pas joué Sganarelle pour rien. Il sait faire. Dans ses doigts, des feuillets très écrits, sa partition, c’est-à-dire sa généalogie affective et artistique, Homère au commencement, les tréteaux d’Ariane Mnouchkine et du Théâtre du Soleil en passant, mais aussi Jerzy Grotowski, ce Polonais qui voulait que le théâtre soit mystique ou ne soit pas.

Epouser un théâtre, surtout quand il a été très habité, c’est veiller à la robe, faire en sorte qu’elle sente le neuf. Omar Porras rebaptise la maison TKM – pour Théâtre Kléber-Méleau, ce nom tombé d’une pièce de Roland Dubillard. Sur le papier blanc de la plaquette de saison, le nouveau logo chute avec élégance en lettres noires japonisantes, il vaut le coup d’œil. S’approprier Kléber-Méleau, c’est ne pas oublier de faire applaudir Philippe Mentha. Mais aussi nouer de nouvelles alliances, avec l’école d’art dramatique des Teintureries – à Lausanne; avec le Théâtre Am Stram Gram à Genève et Fabrice Melquiot, son patron charismatique, avec le Théâtre de Carouge et son directeur Jean Liermier; avec encore l’auteure Odile Cornuz, dont le travail consistera, entre autres, à accompagner les étudiants des Teintureries. Le pianiste Cédric Pescia, lui, organisait déjà un festival ici même. Il reste le garant d’une programmation musicale qui célébrera le romantisme de Schumann.

Mais la dot d’Omar, c’est-à-dire les spectacles qu’il amène dans la corbeille? Quels sont-ils et que faut-il en penser? Notons d’abord qu’il mise sur la jeune metteure en scène Anne Schwaller, son élue, comme il l’a présentée, une artiste qui a fait ses classes à la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande et au Théâtre des Osses à Givisiez. Elle montera On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset. Omar Porras lancera son mandat avec sa formidable Visite de la vieille dame, cette fête des masques hallucinée qui l’a révélé en 1994. Autre morceau de choix: Jean Liermier ressuscitera, en lecteur perspicace, La Vie que je t’ai donnée, pièce méconnue de Pirandello, avec notamment Clotilde Mollet et Hélène Alexandridis, deux actrices qui marquent. Autre poigne, le Français Christophe Rauck proposera Figaro divorce d’Odon von Horvath, avec, là aussi, une distribution qui fait envie. Les Belges Eve Bonfanti et Yves Hunstad, souvent accueillis à Genève et à Lausanne, reprendront une fameuse Trilogie sur le théâtre.

Généreuse, la dot? Oui, à l’évidence, mais pas renversante. La ligne d’Omar Porras est claire: sous son toit, des auteurs consacrés doivent renouer avec leur jeunesse, fouetter, aimer comme à leurs débuts. Cette orbite classique est cohérente: à un vol de moineaux à peine, le Théâtre de Vidy de Vincent Baudriller mise avec panache et des moyens plus importants sur des esthétiques contemporaines souvent passionnantes.

Bref, le principe de complémentarité s’impose. On attendait toutefois, pour cette saison inaugurale, un accueil qui soit vraiment une surprise; ou même une création d’Omar Porras.

Mais sa nouvelle création, c’est cette vie à venir ébauchée jeudi devant une foule en ébullition. Un air de la côte caraïbe colombienne – deux musiciens, une chanteuse – vous étourdit. Puis Omar Porras vous raconte cette histoire: en Amérique du Sud, les TKM fleurissent sur les smartphones des amoureux. «Parce que c’est ainsi qu’on dit «Te quiero mucho».»

Dès septembre, la plasticienne lausannoise Catherine Bolle illuminera le toit du TKM – tiens, on s’habitue. Elle utilisera des cellules photovoltaïques Grätzel. Omar Porras imagine une colonie de lucioles. «Vos yeux sont mes lucioles», lance-t-il à la salle. Charmeur, va. La noce n’est pas seulement belle: elle a de l’esprit. Le mariage promet.

Rens.www.t-km.ch

Entre le Théâtre de Vidy et le TKM, la complémentarité s’impose

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