Spectacle

Omar Porras dévoile les secrets d’une«Visite de la vieille dame» ensorcelante

L’artiste suisse d’origine colombienne et son frère Fredy Porras racontent le merveilleux destin d’un spectacle créé en 1993 qui revoit le jour ce printemps au Théâtre de Carouge et en tournée romande

Le masque, ce merveilleux attribut du sujet

Omar et Fredy Porras ressuscitent dès ce week-end au Théâtre de Carouge une «Visite de la vieille dame» incendiaire. Plongée dans leur fabrique

On n’y résiste pas. A portée de doigts, le plus singulier des visages. Vous vous en emparez avec la délicatesse que vous mettriez à vous saisir d’une relique. Vous en caressez le front, brunâtre, le pourtour des yeux, le cheveu d’autant plus précieux qu’il est rare. Vous demandez son poids. Personne ne sait. Ce masque, vous vous imaginez, impudent que vous êtes, le porter. Vous êtes tenté de loger votre tête dans son armature et de vous éclipser ainsi.

Mais non! Vous n’oserez pas. Il y aurait là quelque chose de sacrilège, pensez-vous vaguement. Et vous avez raison, il n’a pas été fait pour vous, mais pour l’un des neufs acteurs de La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt, carnavalisé par Omar Porras, cet acteur et metteur en scène d’origine colombienne qui vit en Suisse depuis 1990.

En cette fin de matinée, dans le hall du Théâtre de Carouge, Fredy Porras, frère d’Omar, veille sur son œuvre, une vingtaine de caractères, avec blaze magistral ou pas, crinière en cactus ou en buisson. Pour chacune de ces faces, l’artiste, qui cosigne aussi le décor, a d’abord fait un moule du visage des comédiens. Puis il a travaillé sa matière. Ce qu’il dévoile là, à trois jours de la première la plus endiablée du printemps – vendredi 17 avril –, c’est son œuvre, un alliage de cuir et de résine. L’enveloppe est ensorcelée: elle transforme un acteur en créature.

Cette métamorphose, c’est le chef-d’œuvre de Fredy et d’Omar. Avant eux, personne n’avait imaginé ça: que la milliardaire Clara Zahanassian se venge d’Alfred III, l’amour de sa jeunesse, sur un rythme de grande parade macabre. Il fallait la vision d’Omar, le savoir-faire de Fredy, le culot aussi de ceux qui viennent de débarquer en terre étrangère. La première fois qu’ils plongent dans cette pièce vitriol créée en 1956 au Schauspielhaus à Zurich, ils ont à peine 30 ans. En cet automne 1993, Omar réunit une demi-douzaine d’acteurs au Garage à Genève, squat rongé par le froid. Sur le béton, cartons, mousses, tissus forment des paysages hirsutes. Chacun s’affaire, un pot de colle dans les mains ou un pinceau. On a hâte de rhabiller la vieille dame et le petit peuple de Güllen.

«Dürrenmatt aurait aimé ça»

Sous les platanes, au bistrot du coin, on retrouve Omar Porras, affûté comme un sherpa dans les Andes, asséché par l’angoisse comme au pied de l’ultime ascension. Clara Zahanassian est sa fatalité, il l’a dans la peau, il va l’incarner encore, comme la première fois en 1993, comme à la reprise en 2004 au Forum Meyrin, puis en tournée. «Pourquoi La Visite en 1993? C’est l’une des premières pièces que je lis quand je débarque à Zurich en 1990. C’est ma compagne d’alors, Marion Speck, la mère de mes enfants, qui me la fait découvrir. Nous venions de monter Ubu d’Alfred Jarry et Faust de Christopher Marlowe. J’avais envie d’un texte suisse, la fable de Dürrenmatt m’a paru une évidence, il y avait dans son récit toute l’histoire de l’humanité. Pour moi, Clara Zahanassian possède une grandeur tragique et le peuple de Güllen, veule et terrorisé, peut être envisagé comme un chœur grec. Jusqu’alors, la pièce avait été traitée sur un mode réaliste. J’y voyais une autre dimension. Quand Charlotte Kerr, la dernière épouse de Dürrenmatt, a vu le spectacle, elle a dit: «Fred aurait aimé ça…»

Mais pourquoi le masque, cet attribut du sujet qui change tout, la fortune d’un texte et l’histoire d’une compagnie, le Teatro Malandro qu’Omar fonde à l’époque? «Ubu, Faust étaient déjà masqués. Il faut dire que j’ai passé plusieurs années à Paris et que j’ai été marqué par le travail d’Ariane Mnouchkine et de son Théâtre du Soleil; mais aussi par les spectacles de nô et de kabuki que j’y avais vus. Je pensais et je pense toujours que le masque est un élément fondamental dans la formation de l’acteur. J’avais envie de créer une troupe qui serait aussi une forme d’école, le masque a été le cœur de ce projet. Il n’y avait pas plus bel objet pour former un groupe et pour développer un langage.»

Quand il s’attaque à La Visite, Omar fait appel à son frère, plasticien touche-à-tout que le masque n’attire pas particulièrement. Il lui demande de s’inspirer des personnages féroces jusqu’à la méchanceté des peintres Otto Dix, George Grosz et… Friedrich Dürrenmatt. «Ce sont des artistes qui provoquent l’effroi et qui font rire quand même. C’est ce que je cherchais, l’épouvante et la douceur néanmoins, la jolie chanson qui traverse en filigrane la pièce.» Mais l’objet, si inspirant soit-il, ne fait pas encore le sujet. Il oblige l’acteur à se dépouiller d’une routine.

L’alphabet de la mascarade

«Un masque, c’est une purge. Il vous déleste des acquis. Il arrive aussi qu’il refuse un acteur si celui-ci n’est pas à la hauteur de ses exigences, c’est-à-dire du code dont il est le dépositaire. Un masque, c’est comme un arbre, il traverse l’interprète, des étoiles jusqu’au cœur de la terre.»

La formule est poétique, mais dans les faits, Omar, comment ça se passe? «Venez avec moi, c’est 13 heures, l’heure de notre training, celui par lequel nous commençons toutes nos répétitions, vous allez comprendre.» Sur la scène, la chorégraphe et danseuse Fabiana Medina dirige un prélude qui est à sa manière un sas: l’espace où l’ordinaire s’efface, où l’extraordinaire s’impose.

Alors, on regarde. Vêtus de noir comme des gymnastes, les acteurs enchaînent les marches, à deux ou en solo; marche cadencée jusqu’au supplice, les genoux pliés, le dos droit, les bras tendus dans une quête de l’équilibre. Ecoutez la musique, elle entête, elle commande, elle n’autorise aucune faiblesse. Ecoutez encore battre les cœurs: ils appartiennent à des athlètes. «Nous avons une trentaine de marches qui constituent un répertoire dans lequel je puise dans mes spectacles. Mon exigence, c’est que chaque comédien ait de la tenue, qu’il maîtrise son axe. Ce que vous voyez là, c’est un alphabet à partir duquel je construis mes phrases, où prend vie aussi le masque.»

L’hommage de Peter Brook

La mascarade à la mode d’Omar Porras est un rythme. Qu’aurait-il fait si sa Visite n’avait pas connu le succès en 1993, si des programmateurs de Suisse et de France ne s’étaient pas donné le mot? «Je n’imaginais pas un tel engouement. Quand Peter Brook a vu le spectacle bien plus tard au Théâtre de Vidy, il m’a dit avec son accent anglais: «Il faut vraiment être culotté pour masquer ce texte, jouer le rôle principal et signer la mise en scène.» Même si ça n’avait pas marché, j’aurais poursuivi. J’avais traversé l’océan pour faire du théâtre en Europe, j’avais vu travailler Giorgio Strehler, Ariane Mnouchkine, Brook, je ne pouvais pas m’arrêter. Je voulais être acteur, mais j’avais un accent, une tendance à cabotiner, personne ne m’aurait engagé, sauf peut-être Ariane Mnouchkine. J’étais condamné à être metteur en scène.»

Fabiana Medina met fin à l’échauffement. Dans un moment, chacun troquera sa figure de ville contre celle du conte. Omar redeviendra Clara, juché sur des cothurnes; son complice Philippe Gouin crèvera de peur sous le masque d’Alfred; leurs compagnons formeront l’humanité paniquée de Güllen. «Le masque révèle, dit encore l’acteur. Il me porte, me permet de trouver ma voix, mon corps.»

Dans le foyer transformé en atelier, Fredy procède aux retouches. Avant de partir, vous soupesez encore un masque. Juste pour le plaisir de sentir sa vie passer dans vos doigts. Celui-ci fait deux cents grammes. L’âme, c’est très léger.

La Visite de la vieille dame, Théâtre de Carouge (GE), jusqu’au 9 mai (loc. 022 343 43 43, www.tcag.ch). Puis Fribourg, Théâtre de l’Equilibre-Nuithonie, les 12 et 13 mai (loc. www.equilibre-nuithonie.ch); Mézières, Théâtre du Jorat, les 21, 22 et 24 mai (loc. 021 903 07 55, www.theatredujorat.ch).

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Omar Porras

A propos du jeu

«Le masque me parle, me porte. Il me permet de trouver ma voix, mon corps»
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