Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire

Spectacle

Omar Porras éblouit en grand artificier au service de «L’Histoire du soldat»

L’artiste monte en sorcier inspiré le conte musical d’Igor Stravinski et de Charles Ferdinand Ramuz. A l’affiche du Théâtre Am Stram Gram à Genève, le spectacle tient lieu de boîte à musique démoniaque

Critique: «L’Histoire du soldat» au Théâtre Am Stram Gram

Omar Porras pactise avec le diable

Le diable donne du ressort. C’est ce que l’acteur-metteur en scène Omar Porras et son frère Fredy – qui signe le décor et les masques – se disent ces jours. Il y a dix ans, ils montaient une première version de L’Histoire du soldat d’Igor Stravinski, au Théâtre Am Stram Gram à Genève. Ils récidivent au même endroit, avec quasiment la même distribution et toujours l’Ensemble Contrechamps dans la fosse. Précipitez-vous: ce spectacle tient du livre enluminé; il dissipe les chagrins de l’époque – ceux de 1918, année de création, ceux du temps présent – sans les effacer tout à fait; il donne de vrais corps rythmiques à la partition, à ses parades fantasques, ses échappées campagnardes. A la baguette, Benoît Willmann est un sorcier. La musique coule dans les veines des comédiens Philippe Gouin, Joan Mompart, Maëlla Jan, Alexandre Ethève et Omar Porras.

Le diable donne du ressort (bis). C’est ce qu’Igor Stravinski et Charles Ferdinand Ramuz se disent en 1918 du côté de Lausanne. L’Europe s’effondre sous le poids de ses cadavres. Le compositeur exilé est sous le choc du traité que viennent de signer le gouvernement bolchevique de Lénine et ceux des empires centraux – l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Il se sent humilié par cette paix qu’il estime infamante, c’est sa Russie qu’on bafoue comme il l’écrit dans Chroniques de ma vie. Il serait presque désespéré s’il n’y avait pas ce projet de spectacle avec ce Ramuz qui lui plaît. Ils s’emballent pour un conte fameux d’Afanassieff, le retour au pays d’un fantassin qui croise le diable sur son chemin. Il compose d’une main enjouée. L’écrivain est au diapason. Le 29 septembre 1918, L’Histoire du soldat voit la lumière au Théâtre municipal de Lausanne sous la baguette d’Ernest Ansermet, avec sur scène Georges et Ludmila Pitoëff. Rarement Stravinski a été aussi heureux.

Laissez-vous faire à présent. Silhouette de majorette, haut-de-forme de chapelier timbré, masque pointu, Philippe Goin scande la marche du soldat, devant un rideau forain. Il ne libère pas seulement, en narrateur scrupuleux, l’épopée du pauvre gars, il la ranime en rythme. Derrière lui, une ombre bat la campagne, c’est le soldat (Joan Mompart). Le rideau s’éclipse: chez les frères Porras, la nuit est électrique, elle nous aspire. Voyez ce buisson, un trait fluorescent suffit à le suggérer. Admirez ce papillon, il chicane le pauvre garçon, mais c’est une nuée qui en veut soudain à son violon. Fermez les yeux à présent. Une seconde à peine. Vous n’avez pas le choix. La foudre tombe sur la scène, c’est Méphisto en costume colonial, voix grelottante, pour un peu on lui ferait l’aumône. Il propose un deal: le livre magique qu’il tient, livre qui contient tout l’avenir, contre le violon. Marché conclu? Oui, s’enflamme le soldat.

D’où vient qu’on est captif? De tout ce qu’on a dit. De cet art aussi synesthésique de convertir un air de musique en parade, un mouvement en dessin animé, un dessin animé en chant ourlé de tristesse. Le soldat s’égare, le livre est une malédiction, sa fiancée tant espérée se volatilise en poussière. En bord de scène, à genoux, Joan Mompart, bouche bée, déplore que sa belle est mariée et qu’elle a deux enfants.

L’Histoire du soldat est née dans la joie en 1918, d’une fraternité d’artistes. Elle est cernée d’ombres, mais elle ne s’y complaît pas. Dans le rôle du diable, Omar Porras joue avec elles en artificier. On n’y voit que du feu. Il y a des pièces qui portent bonheur.

L’Histoire du soldat, Genève, Théâtre Am Stram Gram, jusqu’au 3 février; loc. 022 735 79 24; www.amstramgram.ch

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Alain Gillièron: un artisan 2.0

Ses week-ends, Alain Gillièron les passe dans sa cave. Il conçoit des modules électroniques qui peuvent créer de la musique. Une passion qui l'a mené à lancer sa propre entreprise WaveLicker.

Alain Gillièron: un artisan 2.0

n/a