Alors là, quelle révolution! Omar Porras joue les sans-culottes à la Comédie-Française. Invité par Marcel Bozonnet - ancien administrateur de la maison - à monter une pièce de son choix, il a choisi Pedro et le commandeur, de l'Espagnol Lope de Vega (1562-1635). La comédie n'a jamais été jouée salle Richelieu (première, le 2 décembre). Omar Porras l'introduit au répertoire du Français et c'est en soi, pour le metteur en scène suisse d'origine colombienne, un petit privilège.

Mais il y a plus insolent: il a imposé sa discipline, ses usages, ses «trainings» à l'une des troupes les plus virtuoses du monde - maîtres de leurs techniques, ces acteurs sont capables d'enfiler un jour les alexandrins farceurs de Cyrano de Bergerac et de donner, le lendemain, son poids à un silence dans La Cerisaie de Tchekhov.

Dans le saint des saints du théâtre, Omar Porras n'a pas renié les vertus qui font la fortune du Teatro Malandro, sa troupe ancrée à Genève depuis dix-sept ans. Et pourtant, il a eu la frousse du candide, comme il l'avouait l'autre jour, pendant la pause d'une répétition. La Comédie-Française, c'est 325 ans de tradition, 400 employés dont 60 comédiens. C'est surtout une hiérarchie. L'héritage d'une pompe royale, puis républicaine.

Exemple: dans la Maison de Molière, il y a les acteurs sociétaires haut perchés sur l'échelle et les pensionnaires à l'échelon inférieur. Longtemps, les premiers ont eu droit aux grands rôles - les pensionnaires les relayaient pendant les vacances d'été - mais aussi à la préséance au moment de l'habillage ou encore à leur ascenseur particulier, comme le raconte Christian Blanc, acteur dans Pedro et le commandeur.

C'est cet édifice qu'Omar Porras a bouleversé, entouré de ses fidèles, Fredy Porras notamment, qui signe le décor et les masques. Première audace: au départ, il n'a pas attribué de rôles définitifs aux douze comédiens qu'il a choisis. Jusqu'à il y a quelques jours à peine, ces interprètes étaient sommés de changer de personnage d'une répétition à l'autre. «On s'est demandé si ce n'était pas du sadisme, raconte Christian Blanc. Un jour j'avais le premier rôle, puis le lendemain un rôle secondaire. Certains ont été tellement déstabilisés qu'ils ont voulu quitter le spectacle. Omar Porras se nourrit de l'imaginaire des acteurs. Il faut inventer chaque jour, l'amuser, lui fournir le matériau à partir duquel il construit sa mise en scène.»

Seconde audace: Omar Porras ouvre chacune de ses répétitions par un entraînement physique poussé, méthode développée avec le Teatro Malandro. «Le but, explique Omar Porras, c'est que les comédiens du Français repoussent leurs limites physiques et psychologiques et que dans cet état second ils renouent avec leur langage d'enfant. Ce registre est chez eux encombré par la parole.»

Alors, la doctrine Porras passe-t-elle? L'autre après-midi, dans la pénombre qui sied aux répétitions, les acteurs suaient sous les masques de cuir, alignaient les traversées du plateau au galop, dialoguaient épaule contre épaule. Pas de doute, ils adhéraient.

Pieds nus, moulé dans un leggings, Omar Porras, lui, veillait à la manœuvre, au premier plan. A ses côtés, Bérangère Gros, son assistante qui fut le bras droit de Benno Besson. Une scène se joue: le commandeur et son valet. Omar Porras écoute. Puis opère ses retouches à quelques centimètres des protagonistes. Il esquisse d'un bras ailé une autre interprétation. Transmet un influx nerveux. Cinq à six heures par jour. Et si ça ne dépendait que de lui, il brûlerait jour et nuit, dans la fièvre qui naît de l'épuisement. Impossible: les acteurs jouent le soir (lire ci-contre).

A la pause, éreinté, il commente: «Ces comédiens sont capables de performances stupéfiantes, mais ils ont tendance à s'économiser. C'est normal. Ils ont dans leur cœur un autre amour: le spectacle du soir. Ils enchaînent répétitions et représentations. Et cette pression permanente empêche parfois l'envol. C'est un conditionnement. Nous n'avons pas à juger. Ils n'ont pas la liberté créatrice que nous avons au Teatro Malandro. Mais ils ont une passion du plateau qui m'émerveille.»

Pas de formule de politesse. L'artiste dit son admiration pour ces forçats des planches, mais peste contre les contraintes. Et pourtant, à six semaines de la première, il a réussi ceci: forger une petite troupe dans la troupe, comme le souffle Christian Blanc. Les ego de ces grands comédiens, il les a coulés dans les masques. «C'est à leur humilité qu'ils doivent faire appel, pas à leur expérience.» Oui, Omar Porras a l'irrévérence des sans-culottes.

Pedro et le commandeur. Paris, Comédie-Française, du 2 décembre au 30 juin 2007. (Loc. 0033/1 44 58 15 15).