THéÂTRE

Omar Porras, l’amour fantôme au Japon

L’artiste colombien monte pour la première fois un «Roméo et Juliette» en japonais. Reportage dans son sillage au pays du thé vert

Depuis vingt ans, Omar Porras fait crépiter le ciel romand avec son théâtre farceur et flamboyant. Le Teatro Malandro, ce fut, à ses débuts, la pluie de billets de banque dans La Visite de la vieille dame, satire mordante de Dürrenmatt sur la cupidité et premier succès de la troupe genevoise. Il y eut, ensuite, les affrontements martelés au sol de Noces de sang, tragédie villageoise signée Lorca. Les combats à l’épée phosphorescente dans Ay! QuiXote, le juke-box vivant dans Les Fourberies de Scapin ou encore le ballet d’ombres et de tourbe pour dire le tourment adolescent dans le récent et magnifique Eveil du printemps. Le Teatro Malandro, c’est, toujours, le travail collectif sans distribution de rôles préalable, des hommes qui jouent des femmes et inversement, un visuel fort, la virtuosité de l’habillage sonore. Chaque fois, une fête des sens, une explosion d’émotions.

Rien à voir donc avec le Japon, île-nation qui cultive l’art de l’effacement et de la discrétion. Et pourtant, depuis 1999, Omar Porras vit une relation privilégiée avec ce pays qui avance masqué. L’artiste colombien vient même d’y créer un Roméo et Juliette où trois quarts des comédiens sont Japonais. Alors, zen, Omar-san? Inspiré, en tout cas. Porté par cette philosophie qui place le «nous» avant le «je» et œuvre à la réussite collective en toute abnégation.

Shizuoka, ville-faille

L’aventure ne s’est pas déroulée à Tokyo, capitale exaltante avec son architecture avant-gardiste, ses métros bondés et ses 30 millions d’habitants disciplinés. Ni à Kyoto, cité impériale belle à tomber avec ses érables rouges qui soulignent les temples et palais des Shogun. Mais à Shizuoka, ville de 700 000 âmes située au sud-ouest de Tokyo, à une heure en train express. Coincée entre mer et montagnes, Shizuoka repose sur une des failles les plus menaçantes du pays. On y est souvent secoués. La ville abrite surtout l’un des plus grands centres de création du Japon, le Shizuoka Performing Arts Center, le SPAC, né en 1997 dans les années fastes d’avant la récession. C’est dans cet immense complexe, dont la façade frontale ressemble à un casque de samouraï et le corps central à un paquebot, qu’Omar Porras vient de coproduire un Roméo et Juliette qui mêle théâtre latino et théâtre nô.

Un bunker pour Juliette?

Au départ, le metteur en scène voulait situer l’action de Shakespeare dans une ambiance post-nucléaire, en lien, bien sûr, avec la catastrophe de Fukushima. Comme écrin à l’opposition stérile et tragique entre les Capulet et les Montaigu, le metteur en scène avait imaginé avec sa scénographe Amélie Kiritzé-Topor un abri atomique aux murs épais, un bunker qui étouffe les espoirs, renforce les haines ancestrales. «C’était typiquement une idée d’Occidental», sourit Omar Porras en contemplant le Mont Fuji, dont les flancs enneigés respirent la sérénité. «Dès que je suis arrivé ici, cet été, j’ai compris que les Japonais n’entretenaient pas le souvenir de Fukushima. Ce n’est plus une réalité pour eux. Sans doute l’ont-ils refoulé, sinon digéré, mais en tout cas, impossible de leur servir ce plat froid.» Dès lors, l’homme de théâtre est reparti de zéro, écoutant ce que lui soufflaient les esprits locaux.

Les secrets du thé

Et ils sont plutôt loquaces, les esprits, au Shizuoka Performing Arts Park. Ce site paradisiaque, qui surplombe la ville, sert de lieu de résidence et de travail aux artistes. C’est là, dans une végétation édénique, que la troupe aux trois quarts japonaise a vécu et répété. On pourrait difficilement imaginer endroit plus idéal pour la création. Le site? Des plantations de thé vert, lignes de buissons serrés qui chuchotent leur secret. Une bambouseraie qui, en bas de pente, mène à la marchande de fruits et légumes (des navets géants, des kakis sur l’arbre) où Porras va s’approvisionner. Plus loin, un temple bouddhiste où l’on entend les moines psalmodier. Un paradis, oui. Où, à l’aube, lorsque les feuilles de bambous se détachent délicatement de la clarté frémissante, les oiseaux aux chants inconnus signalent l’exotisme de ce climat subtropical, un climat humide aux hivers doux.

Training à l’épée

Le climat n’est pas le seul à être doux à Shizuoka. Bien sûr, lorsque les comédiens japonais accomplissent leur training matinal, ils démontrent une intransigeance physique qui intimide. Dans la série avec épée, leur explosivité et leur précision rappellent que chaque Japonais abrite un guerrier. L’aîné de la distribution, Tsuyoshi Kijima, scande la mesure en frappant le sol d’un shibaï, épée de kendo en bambou. A chaque coup, accroupis ou debout, les acteurs fendent l’air de leur arme, arrêtant net le geste à l’endroit fixé. Il n’y a pas de place pour l’improvisation et aucun obstacle ne semble pouvoir résister à cette force de concentration.

Le mille-feuille

Mais au-delà de ces moments fulgurants, les Japonais, même comédiens, prônent l’effacement. L’alignement sur les codes et les conventions. Ils proposent peu, ne s’amusent pas autour des personnages comme le préconise Omar Porras. Dès lors, le metteur en scène colombien a beaucoup travaillé sur l’approfondissement de la personnalité. Un exemple? Juliette, interprétée par Micari, cinquantaine juvénile, visage de poupée. Une star au Japon. Elle raconte dans sa langue. Hiromi, interprète qui a vécu à Genève, traduit: «Avec Omar, on n’arrête pas de construire et de détruire ce qu’on a construit. Mais il reste toujours quelque chose qui nourrit le personnage. Par exemple, lorsque Juliette attend le retour de la nourrice qui est allée sonder Roméo sur son amour, elle s’impatiente, dit dans un monologue son doute. Dans un premier temps, je ne jouais que l’anxiété, voix perchée, regard perdu. Mais Omar m’a demandé de jouer la colère, la rage. J’ai trouvé dans cette proposition une puissance que j’ai gardée quand on est revenu à l’inquiétude. Du coup, ma crainte est plus chargée. C’est ce qu’on a appelé la technique du mille-feuille.»

«Pense au sens!»

Même chose pour Mercutio, le fidèle compagnon de Roméo. Dans le théâtre de 400 places du SPAC, il a les traits de Ryo Yoshimi, un athlète. Omar Porras admire cette force physique, mais sait que Mercutio est aussi un poète, celui qui joue avec les mots. En répétition, le metteur en scène conseille: «Enlève ce côté sportif que tu mets à toutes tes actions. Sens-toi plus libre.» Il insiste: «Pense au sens. Là, tu n’es plus un parmi le chœur, tu es le conteur. Essaie de travailler en harmonie avec le récit.» Et Ryo, perruque bleue, regard de feu, libère son geste, s’exalte lorsqu’il vante les qualités de combat de Tybalt, l’ennemi. Il déclame (en japonais): «Il se bat comme vous modulez un air, observe les temps, la mesure et les règles, allonge piano, une, deux, trois, et vous touche en pleine poitrine.» L’acteur trouve la cadence de cette danse.

Le fin mot

Mais comment font les trois comédiens francophones pour réagir au bon moment au texte en japonais? «On a mémorisé des mots clés», explique le Canadien Louis Fortier qui joue Paris, le prétendant éconduit de Juliette. «Et lorsque ce mot clé apparaît, on marque l’étonnement, la joie ou la colère.» Pas intérêt à se tromper, car en japonais le verbe conjugué qui définit le sens arrive à la fin de la phrase. C’est pour cette raison, dit-on, que les Japonais s’écoutent mieux que les Français. Lorsque le spectacle viendra en Suisse, en septembre 2013, il sera surtitré. Mais il conservera ses traits nippons. Depuis le décor qui reprend le torii shinto, ce portail en troncs de pins utilisé pour les temples et le théâtre nô. Jusqu’à la musique que le compositeur italien Alessandro Ratoci a voulue métissée. Même chose pour les perruques, postiches et prothèses imaginées par Véronique N’Guyen-Soulier. Entre la crête punk de Tybalt et les rouleaux de geisha de Lady Capulet, la maquilleuse a réussi la jonction Extrême-Orient – Occident.

Roméo, une femme forte

Et Roméo? Qui joue le célèbre héros? Miyuki Yamamoto, une jeune fille de 21 ans, dont c’est le premier rôle professionnel. «Elle est formidable», s’enthousiasme Omar Porras qui parié sur cette nouvelle venue comme il avait parié sur un apprenti comédien pour Scapin. «Elle comprend tout de suite, brille par sa précision et son audace. Elle a l’air fragile, mais elle est forte. Et comme elle est toute jeune, qu’elle n’a pas encore intégré les codes du jeu japonais, je me suis appuyée sur elle pour montrer aux autres des chemins de liberté.» Le propre des acteurs japonais? Omar Porras: «Il n’y a pas de rapport de force, pas de relation de pouvoir avec le metteur en scène. Je n’ai pas besoin de montrer les dents. Ce que j’aime aussi, c’est la valeur sacrée que les comédiens accordent au théâtre. Les acteurs japonais se sentent petits au service de quelque chose de grand. Ce n’est pas toujours le cas en Occident!»

Omar Porras au Japon, Préliminaires, RTS1, 20 décembre à 23h, www.rts.ch

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Omar Porras

metteur en scène, patron du Teatro Malandro

«Les acteurs japonais se sentent petits au service de quelque chose de grand. Ce n’est pas toujours le cas en Occident!»
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