Des murs de brique dans toutes les gammes du rose et du bleu. Un bar jaune pétant, des volets rouges battant. Un juke-box multicolore et, sur le mur, un poisson argenté qui tourne de l’œil à chaque coup de feu. Le Saloon déjanté conçu par le scénographe Fredy Porras est à l’image du spectacle imaginé par Omar Porras, son frère et fidèle compagnon de jeu: inventif, explosif, multipliant les anachronismes heureux.

Heureux, le public l’était aussi, hier soir, à la fin de la première de ces «Fourberies de Scapin» au Théâtre de Carouge, à Genève. Dans la salle, les applaudissements enthousiastes témoignaient du bonheur, tandis que dans le ciel explosaient encore des feux d’artifice de papier. Dernière touche ludique d’un spectacle qui, pendant près de deux heures, multiplie les facéties dans le seul but, atteint, d’amuser. Belle générosité.

Au départ, ils étaient 300; 300 jeunes comédiens, de partout, à vouloir travailler avec le Teatro Malandro. Omar Porras n’en a gardé que neuf et il les a parfaitement choisis. Car ce nouveau bataillon adhère à l’univers du maître avec une telle fougue, un tel entrain, que du cœur au corps, la fable de Scapin – une affaire rocambolesque entre fils amoureux et parents grugés – se raconte sans temps mort.

Le corps. Chez Porras, c’est l’outil de base, la matière première. Inspiré par la commedia dell’arte, le metteur en scène colombien travaille dans une idée de totale réactivité. Ainsi, chaque personnage a une silhouette, une démarche, un phrasé particuliers. Un costume aussi, qui ose les carreaux, les couleurs criardes et les couches superposées – là, bien sûr, on pense aux Deschiens. Et puis, un visage, revisité, qui porte lunettes immondes, dentier accidenté, nez busqué ou oreilles décollées. Bref, à chaque apparition, c’est la stupéfaction, l’hilarité.

Mais au-delà de l’article unique, la patte Porras se révèle dans l’esprit de corps. Chaque intention du récit de ce Scapin, «habile ouvrier de ressorts et d’intrigues», chaque inflexion de la fable produit son effet sur les personnages à l’unisson, et c’est un ballet de réactions qui, sans cesse, anime le plateau. Ainsi lorsque Octave, jeune homme craintif aux grandes oreilles, raconte sa rencontre avec la belle Hyacinte, tous les clients et serveurs du Saloon forment autour du narrateur une masse pressée qui réagit à la moindre émotion. En arrière-plan, dans un petit castelet, la séquence est répliquée en ombres chinoises et toute la magie du théâtre s’illustre dans cette subtile articulation.

Et le texte? Facétieux, impertinent, il brocarde les pères pingres au profit de fils énamourés. Les jeunes comédiens travaillant tous en France, cet ancrage rend leur rapport à la langue de Molière aisé, évident. On entend tous les mots, distinctement.

Face à ces Fourberies signées Porras, on pense beaucoup à Benno Besson. La référence pourrait peser, elle n’est jamais galvaudée.