Scène

Omar Porras prend le large avec Ibsen

A Genève, avant Lausanne, le metteur en scène présente «La Dame de la mer». Une proposition audacieuse qui déroute et subjugue.

Redoutable Dame de la mer, mise en scène par Omar Porras! Qui commence comme une comé- die musicale des années 50 et finit comme un film de Lars von Trier, chargé de brumes symboliques et d’épiphanies douloureuses. Avec d’ailleurs, sur la scène du Théâtre de Carouge, un soleil brûlant semblable à celui de Melancholia face auquel, sur l’ouverture de Tristan et Isolde de Wagner, les personnages d’Ibsen se révèlent à eux-mê- mes. On reconnaît un grand metteur en scène à sa capacité à se «dérouter» tout en restant cohé- rent? Omar Porras a cette audace inspirée. A mi-chemin de son spectacle qui débute sur un mode clownesque, il plonge dans la personnalité tourmentée d’Ellida, cette dame de la mer qui hésite entre un médecin et un marin, et propose un développement lyrique à la limite de l’emphase. De quoi, peut-être, traduire le souffle nécessaire aux femmes de la fin du XIXe siècle pour s’affranchir de la tutelle masculine, leitmotiv d’Ibsen. Peu importe la raison, le geste théâtral est passionnant et bouleversant.

Chargée. Personne, surtout pas le public qui ressort interloqué, ne dira le contraire. La dernière création du Teatro Malandro n’a pas la légèreté des Fourberies de Scapin, ni l’acidité joueuse de Maître Puntila et son valet Matti. Encore moins l’héroïsme brocardé de Ay! QuiXote. Non, ce dernier opus se situe plus dans la veine de l’Eveil du printemps, de Wedekind, magnifique fresque sur l’adolescence étouffée par une éducation corsetée qu’Omar Porras a réalisée il y a deux ans. Lui qui, à ses débuts, excellait dans le registre épique, avec ses uppercuts signés Dürrenmatt ou Brecht, trouve une nouvelle voie, plus intérieure, dans cette fin de XIXe siècle, où la quête de vérité ne se déroule pas sans tourments.Ici, comme souvent chez Ibsen, ce sont les femmes qui vivent le grand chambardement. Ellida, d’abord, ce personnage qui appartient plus à la mer qu’à la terre. Dans une maison qui vire pourtant comme un bateau ivre (décor d’Amélie Kiritzé-Topor), elle est censée jouer l’épouse parfaite d’un médecin (Serge Martin) et la mère de substitution de ses deux filles (Jeanne Pasquier et Sophie Botte), mais elle préfère les interminables bains de soleil sur la plage. Et se souvient avec trop d’insistance d’un fiancé marin (le chanteur Philippe Cantor). Lorsque cet aimé revient, elle doit choisir. Et opte pour celui qui lui laisse la liberté, qui ose sortir de la fatalité de la femme mariée-femme soumise. Beau plaidoyer d’Ibsen. Qu’il reprend dans une des scènes les plus poignantes de la pièce. Le moment où la jeune Bolette (Sophie Botte) est confrontée à son avenir. D’abord, son ancien précepteur (Paul Jeanson) lui propose le mariage comme tremplin aux études qu’elle rêve de faire. Ensuite, face à sa réticence, il se ravise et lui offre gracieusement une assise financière propre à son émancipation. Touchée par ce libre don, Bolette accepte alors le mariage. Dada d’Ibsen: c’est la liberté qui rend la femme disposée à s’attacher.

Parce qu’elle sort du rapport traditionnel, la relation devient plus compliquée, mais aussi plus impliquée

Omar Porras a bien saisi cette subtilité, lui qui part du plus joyeux et du plus codé pour aller vers un visuel d’ombres et de lumières embrumées en perpétuelle redéfinition. A ce jeu de «j’accepte le lien que tu renonces à m’imposer» correspond un bal de fumigè- nes, de traînées nuageuses projetées en fond de scène et de soleils voilés. Comme si, parce qu’elle sort du rapport homme-femme traditionnel, la relation devenait plus compliquée, mais aussi plus impliquée. Quasi cosmique. Et, évidemment, quand Wagner s’en mêle, dans la scène de Bolette et du précepteur, le saisissement touche à son comble!

Mais Omar Porras n’a pas totalement perdu son sens de la facétie et son regard de côté. Tout le dé- but, réglé comme du papier à musique, emprunte au registre de la comédie musicale des années 50 et rutile sur le parquet. Les filles du médecin sont de parfaites petites pestes à la gestuelle délicieusement maniérée et la marâtre excelle dans le rôle d’une Liz Taylor de magazine.

La musique aussi, incarnée par le seul piano de Didier Puntos dès le lever de rideau, tient sa partition. Endiablée d’abord: on entend un air de Peer Gynt à répétition, celui qui sert de leitmotiv à M le Maudit, dans le film de Fritz Lang. Plus grave et puissante ensuite lorsque, stimulés par la revendication féminine, les élé- ments se déchaînent à toute volée

On retrouve enfin la patte Porras, l’ancien Porras, dans le personnage de Lyngstrand, sculpteur tuberculeux interprété par François Praud (excellent Moritz dans l’Eveil du printemps). Artiste lunaire, puis petit prince couronné, il incarne l’idée chère au metteur en scène que l’art – plus encore que le consentement humain – peut libérer.

La Dame de la mer, jusqu’au 7 nov. au Théâtre de Carouge, Genève, 022 343 43 43, www.tcag.ch. Puis du 12 au 24 nov. au Théâtre KléberMéleau, Lausanne, 021 625 84 29, www.kleber-meleau.ch

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