Théâtre

Omar Porras à Renens: «Nous sommes une ruche dans une ville en devenir»

Apprentissage du métier de directeur de salle, refus des spectacles éphémères, conquête d’un nouveau public: à l’orée de sa deuxième saison à la tête du Théâtre Kléber-Méleau, Omar Porras dévoile ses idéaux

Au fond de ses yeux café, il y a l’église de son enfance à Bogota. La fièvre des processions. Le goût déjà des étoffes, de la mitre et des étoles. C’est dans cette pénombre d’un autre temps qu’Omar Porras a appris à ravir les âmes. Hypothèse? Oui et non. Quand on rencontre l’actuel directeur du Théâtre Kléber-Méleau (TKM) à Renens, on se raconte mille histoires. C’est que l’acteur, metteur en scène et chef de troupe du Teatro Malandro est un roman picaresque en soi. Don Quichotte n’est jamais loin.

A l’heure du croissant, on éprouve donc un petit vertige. L’artiste s’apprête à dévoiler le programme de sa deuxième saison à la tête du TKM. Et voici que dans un flash, on revoit le petit Omar et sa bande faire rugir Dürrenmatt et sa Visite de La Vieille dame dans un garage désaffecté à Genève. C’était il y a un quart de siècle. Les initiés se pressaient et se passaient le mot. Personne n’imaginait que ses spectacles voyageraient dans le monde, au Japon comme au Mexique.

Aujourd’hui, Omar Porras, 53 ans, apprend le métier de directeur de salle, le plaisir d’assortir des spectacles, des noms, celui de l’acteur Michel Voïta par exemple qui reprendra en septembre son merveilleux Dire Combray, celui encore de Jean-Quentin Châtelain, féroce dans C’est la vie de Peter Turrini. Quant au patron lui-même, il renouera avec son Histoire du soldat et montera au printemps Amour et Psyché d’après Molière.


Le Temps: Vous terminez votre première année au TKM. Qu’avez-vous appris dont vous ne vous doutiez pas?

Omar Porras: J’ai appris que diriger une maison ne se résume pas à faire de beaux spectacles. Le Théâtre Kléber-Méleau a une histoire, c’est une ancienne usine que Philippe Mentha et sa bande ont transformée il y a près de quarante ans. Tout le tissu industriel a été détruit, seul a survécu ce lieu. Or aujourd’hui, nous sommes au cœur d’un projet de développement urbanistique passionnant. Nous en sommes la ruche imaginaire, comme un temple dans une ville qui va naître. Cela implique une attention aux gens d’ici. Cette année, ma fierté, c’est d’avoir créé une troupe de 52 comédiens amateurs.

– Quel directeur êtes-vous?

– Je ne suis pas programmateur de spectacles, je ne peux pas le devenir. Je dois rester un artiste, c’est-à-dire maintenir la sensibilité cultivée avec ma troupe, le Teatro Malandro, et dialoguer avec les créateurs invités. Mon travail n’a rien à voir avec celui de Vincent Baudriller à Vidy, qui offre un arc-en-ciel extraordinaire de la création contemporaine. Moi, je suis d’abord soucieux de voir les spectacles que nous créons sur nos planches durer, c’est-à-dire repris le plus de fois possible. Prenez La Comédie des erreurs de Shakespeare que Matthias Urban montera en décembre. Elle sera jouée au minimum quarante-six fois ici et en tournée.

– Pourquoi cette obsession de la tournée?

– C’est ce que j’ai développé avec le Teatro Malandro. Je suis frappé par le nombre d’artistes de la région qui n’ont pas ce souci. Quand ils viennent me voir avec un projet, je leur dis que nous avons l’avantage de recevoir de l’argent public et qu’il faut donc le faire exister à travers les tournées. On n’a pas le droit de faire des spectacles éphémères. Malandro possède son répertoire: je peux à tout moment sortir ma Vieille dame de sa valise et la rejouer.

– Vous avez travaillé pendant plus de vingt ans à Genève sans jamais vous voir offrir une scène. Avez-vous des regrets?

– Non, mais j’ai des questions. Quand j’ai expliqué les raisons de mon départ à Sami Kanaan, le ministre de la Culture en Ville de Genève, je lui ai rappelé que Malandro appartenait d’abord à la communauté genevoise. C’est elle qui a investi pendant vingt ans dans ses créations. Or, où est-il cet investissement aujourd’hui? La population est en droit de demander des comptes.

– Votre saison est riche d’une dizaine de spectacles et de concerts. Mais elle ne compte, à part vous-même, aucun grand nom de la mise en scène d’aujourd’hui. Pourquoi?

– Je rêverais d’accueillir un spectacle de Robert Lepage. Mais nous devons faire avec les moyens qui sont les nôtres, quelque trois millions, ce qui n’est pas énorme. Je cherche néanmoins des projets qui permettent de faire venir les artistes dont vous parlez, un Joël Pommerat ou un Olivier Py. N’oubliez pas que notre priorité a d’abord été de remettre ce théâtre en état, de refaire les lignes de téléphone, la cuisine. Il n’y a pas eu de travaux pendant trente-sept ans!

– Le public vous a-t-il suivi?

– On a perdu des spectateurs. C’est sans doute une question de communication. Mais on en a aussi gagné grâce à notre programmation musicale. Au bout du compte, la fréquentation globale a été légèrement supérieure à celle des précédentes saisons, près de 60% pour une salle de 300 places, avec des séries de représentations plus longues que par le passé. L’objectif, c’est d’augmenter l’audience, évidemment.

– Vous avez postulé naguère à la direction de la Comédie de Genève. Serez-vous candidat au poste de directeur de la Nouvelle Comédie?

– Pas du tout. Je suis heureux là où je suis, dans un théâtre où j’ai la confiance des autorités, du public, des mécènes. Je garde un amour profond pour Genève et je souhaite le meilleur à celui ou à celle qui dirigera cette maison.

– A vingt ans, vous rêviez d’être qui?

– Je débarque à Paris de mon Bogota natal. Je ne parle pas français et j’ai quelques dollars en poche. Je n’ai qu’un rêve alors: engloutir le monde. Aujourd’hui, j’ai compris que je ne peux pas tout faire. Au TKM, j’aimerais lancer tant de choses, mais il y a des limites. Plutôt que de m’étendre, je préfère approfondir. Vous avez vu le documentaire Demain? C’est un film pour moi essentiel, parce qu’il décline d’autres façons d’être ensemble, d’honorer les dons de la nature. Je me sens responsable du jardin dans lequel je suis, c’est-à-dire aussi de la communauté dans laquelle j’évolue.

– Où serez-vous dans trois ans?

J’aimerais voir grandir cette maison, qu’elle ait une identité dans laquelle les gens de la région se reconnaissent. Je me réjouis de ce point de vue de monter Amour et Psyché. Personne ne connaît cette comédie de Molière. Or c’est peut-être la première comédie musicale française. C’est en tout cas une pièce à machines comme le XVIIe siècle les aimait. J’ai envie à travers elle de célébrer le théâtre.


La saison du TKM: http://www.t-km.ch/

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