Un feu d’artifice, façon viscères. Une explosion de propositions qui part des univers creepy de Tim Burton pour arriver à un cabaret plumes et paillettes digne de La Revue. Avec Le Conte des contes, Omar Porras renoue avec la cruauté vivifiante de son grand succès, La Visite de la vieille dame, les tripes et les abats en plus. Parfait en période covidienne où le sale et le décadent sont proscrits au nom d’un tout à l’hygiène plombant.

Festival de fables destinées à sortir un jeune prince de la neurasthénie, ce spectacle musical découvert mardi produit exactement le même effet sur le public du TKM-Théâtre Kléber-Méleau: une claque qui réveille et rappelle que la vie est là, à la fois joyeuse et cruelle, réconfortante et rebelle. Un vrai anticorps à la sinistrose covidienne.

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Le hic? La limite des 50 spectateurs imposée par le Conseil fédéral, mercredi, en lien avec la forte flambée de la pandémie. On peut parler d’acharnement concernant Le Conte des contes, car initialement, le spectacle devait être créé le 17 mars dernier, soit quatre jours après le premier black-out…

Oies décapitées et lapins dépecés

Mais il en faut plus pour démoraliser Omar Porras et sa troupe. Le directeur du TKM a décidé de continuer à jouer, même devant 50 spectateurs, en envisageant si possible de doubler ses représentations pour satisfaire au mieux son public qui, d'ordinaire, se presse nombreux dans cette salle de 300 places.

Tant mieux, car l'annulation pure et simple aurait mis sur la touche des comédiens et chanteurs exceptionnels. Philippe Gouin en tête, la distribution de cette dernière création excelle en matière de diction, expressions et autres contorsions. Comme de coutume, le jeu n’est pas réaliste, le leader du Teatro Malandro aimant trop le rêve, ou plutôt le cauchemar ici, pour répliquer la vie quotidienne sur un plateau.

Avec Amélie Kiritzé-Topor à la scénographique, le metteur en scène adepte du sublime et des coups de théâtre orchestre un ballet baroque où des mains sont coupées, des lapins dépecés et des oies décapitées. Sans oublier ce moment d’anthologie où un rocker à la coupe metal (Jonathan Diggelmann), longs cheveux noirs et face de cochon, apparaît dans une chambre froide de boucher pour un solo de guitare. Jamais Omar Porras n’avait autant montré son côté punk et dark! En souriant, évidemment.

Danse des voiles

Mais le maître des lieux sait aussi enchanter. Ce moment, par exemple, où le rideau de scène, un voile léger constellé d’arbres, entame une valse aérienne tandis que des flocons sont soufflés en rafales sur l’assemblée. Laurent Boulanger, qui assure les effets spéciaux, doit se régaler. Car, peu après, des vêtements dansent sur une corde à linge pour annoncer une merveille de relecture de Cendrillon où la princesse souillon est dédoublée et donne la réplique à une troisième Cendrillon qui s’avère être un garçon… Là aussi, la cuisine plongée dans l’obscurité (Benoît Fenayon et Marc-Etienne Despland aux éclairages) et l’inquiétante bande-son (Christophe Fossemalle) concourent à la réussite de cette séquence sur la quête d’identité.

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On l’a dit au départ: ces contes de Giambattista Basile, adaptés par Omar Porras et Marco Sabbatini, doivent aider un jeune prince à chasser ses idées noires. Formé à la Manufacture et doté d’oreilles augmentées (Véronique Soulier-Nguyen aux maquillages et perruques), Simon Bonvin est parfait en nigaud inhibé. Au fil des fables, l’héritier découvre comment changer de peau à l’image du serpent, comment séparer désir permis et désir proscrit – le roi amoureux incestueux de sa fille Preziosa –, comment réveiller une princesse endormie ou comment dépasser les obstacles de la vie – le fameux récit des trois oranges. Chaque fois, le jeune comédien, de grands yeux bleus sur un visage allongé, semble tomber de la lune, tandis que sa sœur Secondine, la très vivante Audrey Saad, s’ancre dans la terre et chambre allègrement son frère.

Une Suissesse à Londres

Dans la famille Carnesino, on demande aussi la mère, Jeanne Pasquier, ancienne Psyché ici formidablement sophistiquée. Quant au père, une figure qui dérape souvent dans les contes pour enfants, il est incarné avec ce qu’il faut de fourberie par Cyril Romoli. Et la bonne, alors? Elle est remontée comme une domestique de chez Feydeau. Et a les traits enjôleurs de Mirabelle Gremaud, une Suissesse qui vit à Londres où elle déploie ses charmes de danseuse, chanteuse et acrobate. A Renens, elle compose une meneuse de revue à faire rosir les plus récalcitrants.

Le socle, le pilier

Mais celui qui lie cette gerbe de talents et donne son ton à la soirée, à la fois suave et glaçant, c’est bien sûr Philippe Gouin. Un fidèle d’Omar Porras qui mérite les titres de socle et pilier du Teatro Malandro, encore que ces titres ne reflètent pas l’incroyable souplesse de cet acteur serpent, capable de tous les enchantements. Dans Le Conte des contes, Philippe Gouin compose le docteur Basilio, celui qui tire les ficelles des sortilèges. Parfaitement profilé dans son costume de cabaret (Bruno Fatalot), faux cils et bouche dessinée en cul-de-poule, le cerveau de l’opération manipule ses marionnettes avec le plaisir gourmand de l’entomologiste.

Qui manipule qui? questionne d’ailleurs, tout au long, l’habile défilé de fables. Et si la réalité n’était que du rêve déguisé? reprennent en chœur les artistes du Teatro Malandro. Un bel appel à vivre la vie en toute légèreté ou, en tout cas, sans lourdeur ajoutée.


Le Conte des contes, jusqu’au 22 novembre, TKM-Théâtre Kléber-Méleau, Renens.