Spectacles

Omar Porras: «Mon théâtre? Un lieu de communion»

L’artiste lance ce mardi la saison du Théâtre Kléber-Méleau avec un «Roméo et Juliette» en japonais, follement joueur et musical. A l’affiche, «Cyrano de Bergerac» côtoie des danseurs du kathakali indien. Le metteur en scène revendique le mélange des formes. Profession de foi d’un arpenteur de rêves

Un été sacré, à l’ombre d’un sage. Omar Porras a vécu ce privilège, sur une île à Bali, deux semaines de cérémonies hindouistes auprès d’I Made Djimat, son maître d’autrefois retrouvé. «J’espérais le croiser, vingt ans après, je passe devant sa maison, il en sort et il me reconnaît. Il nous a accueillis, ma compagne et moi; et nous avons été de toutes les cérémonies.»

Cet après-midi-là, à Renens, Omar Porras se sent encore balinais, mais aussi japonais, colombien et, pourquoi pas, helvétique. Il vous ouvre la porte du nouveau foyer qu’il vient d’aménager derrière le bar du Théâtre Kléber-Méleau (TKM). Des catelles maritimes, un puits de lumière, des machines à laver les costumes, on se croirait presque dans une hacienda, dans la campagne de Bogotá.

Suivez-le, il vous propulse d’une pièce à l’autre, avec la fougue d’un initié novice. Il veut tout vous montrer, la scène par-dessus tout. Sur le plateau, le décor de son beau Roméo et Juliette monté à Shizuoka est encore emballé. Depuis mardi soir, les acteurs du Shizuoka Performing Arts Center prêtent justement leur verdeur de virtuoses en kimono à Shakespeare – jusqu’au 8 octobre.

Lire aussi le reportage de Marie-Pierre Genecand: «Sur les traces d’Omar Porras à Shizuoka»

Bali au coin de l’œil, le poison de la passion, mais en langue nippone, en ouverture de saison: l’esprit du TKM est cosmopolite. Omar Porras et son équipe proposent jusqu’en mai une vingtaine de spectacles et concerts – avec le pianiste Cédric Pescia en maître d’œuvre du volet musical de la programmation. Cette virevolte, c’est la mappemonde d’Omar. Avec, en octobre, la présence de deux compagnies colombiennes, accueillies en partenariat avec le Théâtre de Vidy; et en février une initiation en cinq soirées au kathakali, ce théâtre originaire d’Inde qui transmute un geste en éclair.

Quant au maître de maison, il s’offrira une autre cérémonie, burlesque, en lisière de mélancolie: il rapiécera une vie, à la virgule près, dans La Dernière bande de Samuel Beckett, dirigé par son ami, le metteur en scène britannique Dan Jemmett.

Le Temps: Au vu de toutes vos ambitions, ne vous sentez-vous pas à l’étroit au TKM?

Omar Porras: Pas du tout. Ce lieu me convient parce qu’il est à l’échelle d’une troupe. Ce théâtre a une âme, celle que ses fondateurs, Philippe Mentha en particulier, lui ont donnée à sa création en 1978. Cet esprit, on le sent, regardez le foyer ou le magasin aux accessoires, sous le gradin. Il y a toute une vie dans ce mobilier, ces tiroirs où la moindre ampoule a sa place.

– Le TKM n’est pas un mausolée non plus, vous êtes en train de le transformer…

– Oui, mais je ne toucherai pas à la salle et à ses 300 places, parce que c’est un lieu de mémoire. Si c’était plus grand, je pourrais faire davantage, certes. Mais nous allons nous agrandir à terme: en 2021, nous emménagerons dans le bâtiment annexe, celui qu’occupe actuellement le Lausanne Club Tennis de table, ce qui nous permettra de doubler notre volume. Nous y établirons des espaces de répétition, ceux qui nous manquent aujourd’hui.

– Au début de l’été, des professionnels se sont inquiétés de l’omnipotence des formes contemporaines à Vidy notamment, au détriment du théâtre de texte que vous représentez d’ailleurs. Que vous inspire ce débat?

– Il n’y a pas de polémique à faire. Chaque théâtre a sa mission. A la tête de Vidy, Vincent Baudriller fait du très bon boulot, il a été nommé pour un projet qu’il est en train d’imposer. Vidy et le TKM sont complémentaires. Rien ne m’empêche a priori de miser sur des formes plus contemporaines, mais mon goût me pousse vers les classiques que je traite à ma manière. Et le public répond. Amour et Psyché de Molière s’est joué la saison passée pendant quatre semaines à guichets fermés. Beaucoup de spectateurs revenaient avec leurs enfants.

– La polémique a été vive, le milieu théâtral s’avère volcanique…

– Nous sommes les premiers à dénoncer les tyrannies, les guerres. Et nous sommes les premiers aussi à nous comporter de manière brutale. La plus belle façon pour un artiste de marquer un désaccord d’ordre esthétique, c’est de faire un poème. Un acte artistique me semble toujours plus fort qu’une diatribe, fût-elle argumentée.

– Quelle est votre patte au Théâtre Kléber-Méleau?

– J’ai d’abord un héritage, celui de Philippe Mentha, que je respecte. Après, j’ai mon idée du théâtre, je veux qu’il soit joueur, hallucinant, spirituel, qu’il élargisse le champ du rêve. Le TKM doit être un lieu de communion, où convergent les amoureux de la vie et de la fiction. Ma patte, c’est aussi la présence de formes méconnues ici. Cette année, nous faisons une place importante au théâtre colombien contemporain, au kathakali et à l’art du jeu japonais. Notre pratique s’inscrit dans des traditions qui nous dépassent, je tiens à les faire connaître et aimer. Si Giorgio Strehler, ce maître européen de la mise en scène, était encore vivant, je l’aurais invité.

– Vous avez commencé à Paris avec des spectacles dans le métro, vous avez poursuivi à Genève avec des numéros façon Charlot dans la rue. Vous êtes aujourd’hui un patron de salle envié et craint. Comment vivez-vous cette ascension?

– Je ne me sens pas puissant, mais vulnérable. Chaque jour, je me lève avec l’aspiration d’être juste. Beaucoup d’artistes me demandent de les accueillir et je n’oublie pas comment j’étais moi-même quand je savais qu’un directeur de théâtre assistait à mon spectacle. A mes acteurs alors, je disais: «N’oubliez pas que vous avez été honnêtes. Continuez d’être honnêtes.» C’est toujours ma règle aujourd’hui.


La saison du TKM

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