Rencontre

Omar Sy: «J’avais peur de trouver le succès normal»

Installé depuis plusieurs années à Los Angeles, le Français interprète dans «Yao», de Philippe Godeau, un acteur d’origine sénégalaise. Il n’a jamais été aussi proche d’un personnage, même s’il explique avoir tout fait pour s’en éloigner

C’est l’histoire de Seydou Tall, un acteur français très connu se rendant pour la première fois au Sénégal, le pays de son grand-père. Pour incarner Seydou Tall, Philippe Godeau a fait appel à Omar Sy, un acteur français très connu dont le père est Sénégalais. Le cinéaste français, qui signe avec Yao son troisième long métrage, a voulu jouer de la proximité du comédien avec son personnage. Dans sa volonté de brouiller la frontière entre fiction et réalité, il a même laissé le hasard intervenir dans son œuvre, filmant par exemple une cérémonie que la danseuse Germaine Acogny a proposé de faire en hommage aux ancêtres d’Omar Sy.

Yao est un road-movie doublé d’un récit initiatique. A Dakar, Seydou va se lier d’amitié avec le jeune garçon qui donne son titre au film, et qu’il va décider de raccompagner dans son village, voyant là l’opportunité d’enfin découvrir ce pays que son grand-père avait choisi de quitter il y a plusieurs dizaines d’années, et où il est enterré. Le film a pour lui une belle justesse de ton et une sensibilité à fleur de peau, Philippe Godeau dirigeant un Omar Sy tout en retenue, là où on lui demande le plus souvent une présence très physique, à la limite parfois de l’exubérance. Ce dimanche matin de décembre, dans le salon feutré d’un grand hôtel de la région genevoise, c’est un Omar Sy fidèle à son image que l’on rencontre. Un homme franc et généreux, ponctuant son discours d’énormes éclats de rire et semblant tout faire pour ne jamais se prendre au sérieux, refusant d’intellectualiser un travail qui pour lui est avant tout un jeu.

«Mon père m’a donné le plus beau cadeau qu’on puisse offrir à son enfant, il a cru en moi.» C’est le message que vous avez posté sur Twitter suite à la première mondiale de «Yao» au Sénégal. Avez-vous envisagé ce film comme un moyen de célébrer votre héritage africain?

Bien sûr, d’autant plus que Philippe est venu me voir dès qu’il a eu l’idée du film. A partir du moment où il me propose de m’impliquer dans le processus, j’ai encore plus envie de le suivre. Car au-delà d’une grande marque de confiance, ça veut dire que je vais pouvoir amener des choses, qu’on sera une équipe. C’était important, comme le fait de pouvoir rendre hommage à mes racines, et plus précisément à mon père.

Dans le film, c’est un livre dans lequel Seydou Tall raconte son histoire qui va servir de lien entre lui et le jeune Yao. Pour Philippe Godeau, ce que raconte ce livre imaginaire, c’est l’histoire d’Omar Sy. A quel point êtes-vous proche de Seydou?

Ce que je lui ai prêté, ce sont mes origines sénégalaises, mon métier d’acteur et le fait d’avoir grandi dans les Yvelines. Autrement, on a des histoires très différentes. Seydou est un immigré de la deuxième génération, tandis que je suis de la première; il n’a jamais visité le Sénégal, tandis que moi j’y suis allé pour la première fois à 6 ans. Son passé ne peut donc pas être le même que le mien. Car quand on a un père qui est né en France, on n’est pas élevé comme un enfant dont le père est né au pays. Moi, j’ai grandi dans un environnement où mon père me parlait dans sa langue natale. J’essaie d’ailleurs de le faire aussi avec mes enfants, mais ce n’est pas évident. D’une certaine manière, Seydou est plus proche d’eux que de moi.

Le film est-il aussi un moyen de célébrer les valeurs que vous souhaitez léguer à vos cinq enfants?

Yao parle de transmission, de filiation, de paternité. Et quand on dit paternité, il y a deux questions: quel fils suis-je, mais aussi quel père? J’aimerais que mes enfants soient des adultes apaisés, conquérants et conscients de leur environnement. Des gens qui ont envie d’avancer en équipe. Je ne veux pas qu’ils soient des conquérants qui marchent sur la gueule des autres, je veux qu’ils avancent pour un monde meilleur.

Le fait d’être devenu père a-t-il changé votre façon d’appréhender votre métier d’acteur?

Avec l’âge, on devient de toute manière un acteur différent. Il y a la paternité, mais aussi tous les films précédents que vous avez faits et qui vous ont modifié. Mais mon expérience de père fait que je peux jouer un Seydou différent. Je peux porter un autre regard sur Yao, d’autant plus que j’ai déjà joué avec des enfants, notamment dans Demain tout commence.

Avez-vous des réminiscences de vos rôles précédents, comme si tous les personnages que vous avez incarnés veillaient sur vous?

Une fois qu’un film est fini, il est fini, on recommence une autre histoire. J’ai toujours eu l’impression de repartir à zéro pour chaque film, de me renouveler. Mais cela ne fait que six ans que je suis acteur à plein temps, mon expérience est finalement très courte. D’autant plus que je me définis comme un acteur d’instinct, car sans formation. Pour ce film-là, comme Philippe voulait quelque chose de très épuré, de très en retenue, je me suis rendu compte qu’au fur et à mesure des films, j’avais accumulé des petites zones de confort. Je n’avais jusque-là pas pris conscience que j’avais des réflexes, que je m’étais installé. L’air de rien, le corps imprime des choses.

Vous avez en effet dans «Yao» un jeu plus intérieur, moins physique que d’habitude. On retrouve dans «Yao» le Omar Sy de «Samba»…

J’étais devenu une marque, je servais la soupe sans m’en rendre compte. Même si j’avais l’impression d’être tout neuf sur chaque film parce qu’il s’agit à chaque fois d’une nouvelle histoire, j’amenais la même chose. Ça a été intéressant de devoir me remettre en question. J’adore ce métier parce qu’on a toujours quelque chose à apprendre.

Notre critique de «Samba»: Sans papier, mais pas sans humour

Il y a cette très belle séquence dans laquelle Seydou arrive à Dakar et traverse la ville dans un taxi alors que les rues sont envahies pour la prière du vendredi. Il y a comme une irruption du documentaire dans la fiction, on sent que l’émotion de Seydou est aussi la vôtre…

Comme on est sur un décor particulier, il se passe des choses inattendues. Là, il y a en effet mon émotion, mais que j’arrive ensuite à rediriger sur Seydou. Plutôt que de reprendre un de mes petits réflexes, j’ai dû essayer de prendre l’émotion d’Omar pour la donner à Seydou. Le plus gros de mon travail, sur le film, a consisté à ne pas être dans le documentaire.

Il y a aussi ce moment très fort où Germaine Acogny offre une cérémonie sacrée à Seydou. Or, dans la réalité du tournage, elle le fait pour Omar…

Dans la scène, mon émotion est pour le coup plus forte que celle de Seydou, et j’ai eu beaucoup de mal à la lui redonner. Cette émotion a dépassé le personnage et je ne savais pas quoi en faire. Dans ma tête, à ce moment-là, c’est un peu le bordel. C’est là où Philippe a finalement gagné son pari: il se passe un truc entre les personnages et les acteurs qui nous échappe à tous. Finalement, cette expérience m’a plus enrichi en tant qu’homme qu’en tant qu’acteur.

Vous avez rencontré Lionel Basse, le jeune garçon qui interprète Yao, la veille du tournage. Comment se sont passés les premiers jours de travail?

On dit que les films choisissent leurs acteurs, et pour le coup il a vraiment choisi Lionel. Philippe, grâce à son expérience, a eu l’idée de nous présenter au dernier moment et de tourner dans la chronologie. Au départ, Lionel était très impressionné, ce qui était bien puisque Yao est impressionné par Seydou. Mais tandis que Philippe voulait se rapprocher au maximum d’un reportage, je voulais au maximum m’en éloigner. Il a fait la même chose avec le petit, il mettait en place des choses pour que ça lui échappe. C’était intéressant à observer.

Quel souvenir gardez-vous de votre découverte du Sénégal?

Ce qui me revient, ce sont les ressentis. Je me souviens qu’il faisait très chaud, je me souviens de l’humidité, des couleurs et des odeurs. Surtout, c’était la première fois que je voyais ma famille, mes grands-parents, mes cousins. Comme il n’y avait à l’époque que peu de gens qui savaient écrire, ils nous envoyaient des cassettes audio. Je connaissais ainsi leurs voix, et pour la première fois j’ai pu mettre des visages dessus. Je me souviens aussi de tous ces mômes qui n’avaient pas de chaussures et que je me suis brûlé les pieds en voulant faire comme eux – il y a d’ailleurs un clin d’œil à cela dans le film.

Avez-vous découvert au même moment le pays de votre mère, la Mauritanie?

Bien sûr, et on a même été plus souvent en Mauritanie qu’au Sénégal. Comme mon père était le dernier de sa fratrie et que tout le monde était éparpillé, il s’est rapidement retrouvé seul. On allait donc plutôt voir mes grands-parents maternels.

Quand vous obtenez en 2012 le César du meilleur acteur pour «Intouchables», réalisez-vous que vous êtes le premier acteur d’origine africaine à être sacré , comme Sidney Poitier lorsqu’il recevait en 1964 l’Oscar du meilleur acteur?

Non, et en plus je crois qu’Isaac de Bankolé a reçu un César avant moi [celui du meilleur espoir masculin en 1987, ndlr]. En tout cas, à ce moment-là, ce n’est pas ça qui compte. Il ne faut pas oublier que quand on est acteur, on est quand même un peu égoïste et mégalo, sinon on ne serait pas devant la caméra. J’étais donc plus sur ma personne, c’était ma réussite. Je n’ai pas pensé à l’idée de rentrer dans l’histoire avec un grand H. Et je n’aime d’ailleurs pas l’idée de me considérer comme un acteur noir. C’est comme si on parlait du premier acteur à moustache à avoir un César, c’est ridicule et ça occulte le film et ses auteurs. Plus on fait de précision, plus ça réduit, ça enferme.

Avec «Intouchables», vous devenez la personnalité préférée des Français. Vous faites alors le pari de vous installer à Los Angeles. Par envie de repartir en quelque sorte de zéro, de vous éloigner du cirque médiatique?

Oui, il y a un peu de ça. Car ce qui se passe avec Intouchables, c’est énorme, ça me dépasse. Je n’étais pas prêt pour ce succès, j’avais besoin de comprendre. J’ai alors profité de la campagne des Oscars pour emmener ma famille aux Etats-Unis et mettre les enfants à l’école. Ce devait être une année sabbatique, mais comme je me plaisais bien à Los Angeles et que j’avais une bonne distance avec ce qui se passait en France, puisque tout m’arrivait avec neuf heures de retard, j’ai commencé à rencontrer des gens, à faire des castings. C’était intéressant de devoir me présenter: «Je m’appelle Omar, j’ai fait tel ou tel film.» Je me suis retrouvé à devoir prouver que je pouvais travailler, et j’étais plus à l’aise dans cette position-là. C’était bien de prendre la juste valeur de ce qui m’arrivait, de ne pas courir le risque de devenir blasé. J’avais peur de trouver le succès normal. Etre aux Etats-Unis m’a permis de réaliser que non, ce n’est pas normal.

Il y a quelques années, on vous a vu commenter des faits de société, avec cette déclaration: «Maintenant, j’ai envie d’ouvrir ma gueule.» C’est l’éloignement qui vous a fait porter un autre regard sur la France?

C’est beaucoup plus simple que ça: j’ai 40 ans, et à un moment donné on mûrit, on a des enfants qui grandissent… C’est une évolution normale. On ne raisonne pas à 40 ans comme à 30, on a moins de patience et plus de difficulté à fermer sa gueule.

Les médias adorent que les «people» commentent l’actualité. Forcément, en France, tout le monde va vous poser la question de votre regard sur les «gilets jaunes»…

Un jour, alors que je revenais d’un tournage aux Etats-Unis, on m’a tendu le micro pour que je parle des banlieues. Mais si vous avez envie de savoir ce qui se passe dans les banlieues, posez des questions à ceux qui y vivent. Moi je l’ai quittée au siècle dernier. Je ne sais pas en quoi mon avis devrait être plus important qu’un autre, c’est ridicule.

Mais comme on va vous poser la question, on vous la pose quand même: que vous inspire la colère des Français?

Ça m’inspire qu’il y a une colère et qu’il faut l’écouter. Mais là aussi, je ne vois pas pourquoi on devrait me poser cette question. Les Français sont en colère, et comme je suis curieux, cela m’intéresse de savoir ce que vont faire les politiques pour l’apaiser. Mais c’est tout. Je ne peux pas vous expliquer le pourquoi ni le comment, je ne sais pas s’ils ont tort ou raison, tout ce que je sais c’est que cette colère est là. Il faut l’entendre et essayer de l’apaiser.


Questionnaire de Proust

Si vous pouviez changer quelque chose à votre biographie?

Je me filerais le bac. C’est une frustration pas du tout rationnelle. Avec mention? Même pas, car il ne faut quand même pas trop modifier l’histoire.

L’application la plus précieuse dans votre smartphone?

L’application téléphone. C’est quand même pour cela qu’on a ces appareils, même si on a tendance à l’oublier. On fait tout, sauf téléphoner.

Si vous étiez un animal?

Je serais un félin ou un loup. Parce que j’ai une fascination pour les félins et les loups.

Trois adjectifs pour vous qualifier?

Je n’aime pas ça, je zappe. Je suis incapable de me qualifier, et je n’aime pas qu’on me qualifie. Ça enferme et ça fige, alors qu’on est censé évoluer.

Un talent que vous n’aurez jamais?

Dessiner, c’est mort. Là aussi, c’est une grande frustration.

Un réalisateur que vous admirez?

Je n’aime pas trop citer des noms, et là c’est lié à ma biographie, car dans mon quartier, on ne citait pas de noms. Mais bon, pour être sûr de ne fâcher personne, je vais dire Eric et Olivier. Toledano et Nakache [il a tourné quatre films avec eux, dont «Intouchables»].

Une actrice?

Meryl Streep, pour moi c’est la meilleure actrice du monde.

Un acteur?

Il y en a plein, c’est plus compliqué. Je peux donner plusieurs noms? Alors Denzel Washington, Samuel L. Jackson, Sean Penn, Tom Hanks et Gérard Depardieu.

Un rôle que vous auriez rêvé d’incarner?

James Bond, bien sûr. Mais c’est mort, je ne suis pas Anglais.

Votre meilleur remède contre un coup de cafard?

Ça dépend, il y en a plein. Aller faire un tour dehors, se balader en forêt, écouter de la musique, prendre ses enfants et sa femme dans ses bras, voir une bonne comédie, discuter avec des gens qu’on aime… Les coups de cafard, ça se règle vite, il y a plein d’options.


Profil

1978 Le 20 janvier, naissance à Trappes d’une mère mauritanienne et d’un père sénégalais.

2001 «La Tour Montparnasse infernale», de Charles Nemes, premier long métrage.

2005 Sur Canal +, première des sept saisons du «Service après-vente des émissions», avec Fred Testot.

2012 César du meilleur acteur pour «Intouchables», d’Olivier Nakache et Eric Toledano.

2016 «Chocolat», de Roschdy Zem.

2018 Sortie le 23 janvier de «Yao», de Philippe Godeau.

Publicité