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balade

Les ombres de Dickens jouent en anglais

A la Parfumerie, à Genève, Yvan Rihs adapte et crée «Les Grandes Espérances». En anglais. Un choix qui augmente la part de mystère de cette balade onirique sur fond de drames intimes et de misère.

Le visage innocent et désarmé de Michèle Millner émerge de l’obscurité et chuchote au micro son identité: Pip, le mythique orphelin des Grandes Espérances, roman-fleuve et phare de Charles Dickens écrit en 1861. Plus tard, la silhouette interminable de Douglas Fowley Jr raconte le destin d’une riche héritière trop tôt délaissée. Et puis, toujours sur la scène de la Parfumerie à Genève, le musicien Yves Cerf, trônant au milieu de sa batterie d’instruments, tisse avec attention sa toile de sons.

Pour évoquer l’Angleterre victorienne qui place front contre front les fortunes huppées et la loi de la crasse et du charbon, Yvan Rihs a opté pour un théâtre des sensations. Il a eu raison. D’autant que son adaptation pour la scène de Great Expectations est intégralement en anglais. Un piège pour le public français? Non, plutôt une jolie manière de préserver le mystère d’un récit qui joue sur le trouble identitaire.

Great Expectations (Les Grandes Espérances) de Dickens sont aux anglophones ce que Les Misérables de Victor Hugo sont aux francophones. Un classique de la misère humaine et du fossé social qui a eu ses multiples adaptations pour le grand et le petit écran.

A son tour, Yvan Rihs s’est attelé au défi de réduire les mille pages à quarante, puis vingt au terme des répétitions, tout en conservant l’unité de ton. «N’étant pas anglophone, j’ai fait un aller-retour entre les traductions françaises et l’original anglais. J’aime ce sentiment d’étrangeté. Je suis ainsi plus sensible à la matière de la langue, à sa mélodie.» Yvan Rihs a reconduit l’exercice avec Woyzeck, de Büch­ner qui sera créé par Andrea Novicov en janvier. «Je travaille beaucoup à l’oreille comme s’il s’agissait d’un long morceau musical», ajoute le metteur en scène genevois, licencié en lettres et issu du théâtre de rue.

Dans cette même idée, Yvan Rihs a veillé à ce que le jeu des comédiens reste à l’état d’impressions. C’est que dans ces Grandes Espérance s tout émerge de la mémoire et de l’enfance. L’orphelin Pip se souvient comment il a grandi avec sa sœur acerbe, comment il a travaillé pour Miss Avisham, vieille héritière abîmée par le chagrin et comment, surtout, il est tombé amoureux de sa fille, la superbe, mais froide Estella. Sur scène, sous sa casquette gavroche, Michèle Millner incarne le garçon à la douce expression puis, droit derrière, cheveux défaits, la jeune beauté polaire. La métamorphose envoûte.

Dans un registre plus exacerbé, Douglas Fowley Jr endosse les personnages ébréchés. Miss Avisham, son fauteuil roulant, sa robe de mariée élimée. Ou la sœur grognon, qui se détache sur un carré lumineux comme une figure de cinéma muet. Le public, hilare, applaudit. Ou encore le tonitruant truand Magwitch, qui hurle sa déveine aux oreilles du pauvre Pip. Sous ces traits, l’acteur anglais est proprement effrayant. «Ce spectacle représente pour les deux comédiens, anglais et australien, l’occasion de renouer avec leur langue maternelle qu’ils délaissent au quotidien. Cette plongée dans l’intimité de leur enfance va de pair avec le mouvement de Dickens vers son propre passé», observe Yvan Rihs.

Et le public, comment accueille-t-il ce choix? «Parmi les spectateurs, une moitié, des Internationaux, parle couramment anglais. Ils jubilent. C’est du reste pour eux que le Théâtre Kayonan à l’œuvre depuis 1990 à Genève, monte des textes d’auteurs anglophones. Quant à l’autre moitié, dont certains spectateurs ne parlent pas du tout l’anglais, cette moitié lit le résumé et se laisse porter par la musique des mots et le climat du spectacle.»

On le croit sans peine. Dominique Catton, directeur du Théâtre Am Stram Gram qui a accueilli cette création en septembre dernier, relève «la très grande sensibilité» d’Yvan Rihs et sa capacité à créer une œuvre où «la tension est permanente». Au souvenir de cette balade en clair-obscur pour trajectoires brisées, on rejoint son avis enchanté.

Jusqu’au 21 décembre, au Théâtre de la Parfumerie, Acacias-Genève, loc. 022/341 21 21, www.laparfumerie.ch. 1h 30.

Sous les traits du truand Magwitch, Douglas Fowley Jr est proprement effrayant

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