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Les ombres fécondes de John Banville

Dans «La Guitare bleue», l’écrivain irlandais brosse le portrait délicat d’un homme rongé par les remords après avoir rayonné. Les orages intérieurs du narrateur se déploient au fil d’une prose sublime, ciselée par un auteur qui convoque aussi de grands peintres, lui qui se voua plus jeune à leur art

Attention fantômes. Les romans de l’Irlandais John Banville sont autant de maisons hantées où s’engouffrent des vents porteurs de souvenirs douloureux, de rumeurs inquiétantes, de pressentiments alarmants. Sur les photos, l’auteur de La Mer – Booker Prize en 2005 – ressemble à un bourgeois soigneusement cravaté, mais c’est à l’acide qu’il décape ses scénarios avec une prose presque hypnotique, afin, dit-il, «de s’aventurer à la lisière de la vision, comme à l’ombre d’un nuage».

La plus grande invention de l’être humain est la phrase. Si vous trouvez la bonne phrase, le reste vient de lui-même

John Banville

Cette ombre semble être le seul refuge du narrateur qui, sans la moindre complaisance, se met à nu tout au long de La Guitare bleue. Marié à la belle Gloria – blindée dans sa carapace depuis la mort de leur petite fille –, il va égrener dans ces pages la liste de ses blessures et de ses rancœurs, des confessions sur lesquelles Banville plaque les accords d’une musique crépusculaire, empreinte de la mélancolie qui submerge l’âme irlandaise.

«Je m’appelle Oliver Otway Orme, O.O.O., quelle absurdité!» lance celui qui ne cesse d’essuyer des orages intérieurs depuis sa plus tendre enfance, laquelle lui semble avoir été «un perpétuel automne». Quand il entre en scène, fatigué de son passé à la veille de ses 50 ans, il a l’impression d’en avoir le double, titubant dans l’existence avec, au creux du cœur, «cet obsédant tic-tac» qui ressemble à «une bombe à retardement».

Incorrigible kleptomane

On l’a deviné, Oliver ne se fera pas de cadeau dans cet autoportrait où il se donne toujours le mauvais rôle. Et pourtant, il fut jadis un peintre célèbre, chef de file de l’école des «cérébralistes», une étiquette mensongère, un grossier malentendu parce que, proteste-t-il, les critiques d’art étaient trop obtus pour percevoir la chaleur et l’émotion cachées dans ses œuvres. Ce qu’il aimait par-dessus tout en s’enfermant dans son atelier, c’était le silence, une façon de faire taire les bavardages du monde à mesure qu’il s’enfonçait dans les profondeurs de ses toiles. Et puis, soudain, il a cessé de peindre, laissant inachevé un tableau où s’esquissaient les formes d’une guitare «couleur de dirigeable».

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Petit détail: l’étrange Oliver est également un incorrigible kleptomane… Virtuose dans l’art de la fauche dès son plus jeune âge, il la considère comme une activité créatrice, une manière de «transmuer l’objet dérobé» afin de lui donner une nouvelle vie. Pas un prétexte pour s’enrichir, non, mais une alchimie semblable à la peinture, prétend-il. Alibi imparable. De larcins en chapardages – des peccadilles –, le bougre finira par dépasser les bornes. En faisant main basse sur Polly, la femme de son meilleur ami Marcus. Un petit jeu presque innocent, d’abord, avant que le feu de la passion ne vienne chambouler ce qui n’était qu’une «comédie de boulevard».

La fillette qui hante sa mémoire

Pris à son propre piège, bientôt rattrapé par les remords, Oliver s’enfuira dans le fief de son enfance – une maison aussi délabrée que lui – en espérant tourner la page de cette liaison clandestine. Mais il n’en a pas fini avec ses démons. Derrière lui, il y a la mort de ses parents. Le cruel affront infligé à Marcus. La trahison dont il s’est rendu coupable à l’égard de son épouse Gloria. Et, surtout, la disparition d’Olivia, leur petite fille jadis «donnée et reprise» par le destin, dont le spectre hante sa mémoire. «Elle demeure en moi, dit-il, à l’instar d’un de ces cadavres de saints miraculeusement préservés derrière un coffret de verre sous les autels des églises italiennes. Là, elle repose, minuscule figure de cire, d’une immobilité irréelle, immuable malgré la mue des années.»

Banville brosse le portrait délicat d’un homme qui a brillé, qui s’est éteint et qui rumine sur lui-même avec assez d’autodérision, assez de sarcasmes pour ne jamais sombrer dans le pathos. Quand on le questionne, le romancier – qui signe aussi des polars sous le pseudo de Benjamin Black – répond volontiers qu’il écrit avec le sentiment de danser sur les volcans. Et son éducation catholique, explique-t-il, lui a donné le sens de la culpabilité, qui «s’avère productrice pour un artiste, parce qu’elle le dote d’une sensibilité au monde, à la faute, au tragique».

L’empreinte de la peinture

Reste cette prose magnifique, ciselée huit heures par jour face à la mer, dans un petit port près de Dublin. «Pour moi, poursuit-il, la plus grande invention de l’être humain est la phrase. Si vous trouvez la bonne phrase, le reste vient de lui-même. La confrontation au langage est ma tâche quotidienne.»

Comme Oliver, Banville s’est d’abord destiné à la peinture et cette ancienne passion resurgit dans bien des scènes de La Guitare bleue, où la plume et le pinceau se confondent à la lumière de Manet, de Daumier, de Courbet, de Dürer, du Bernin et de tant d’autres artistes que l’Irlandais rassemble au détour d’un roman qui est aussi un musée vivant. Un jardin secret où nous invite celui qui, pour conjurer ses maux, a su devenir un merveilleux aquarelliste du temps perdu.


John Banville, «La guitare bleue», trad. de l’anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch, Robert Laffont, 320 p.

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