Spectacle

«On assistera à la résurrection de Maurice Béjart»

Le Belge Marc Hollogne tresse depuis vingt ans cinéma et théâtre. Dans «Dixit», à l’affiche dès mardi à Lausanne, l’artiste mélange images d’archives et extraits choisis de grandes pièces. Un portrait du maître servi par Gil Roman et le BBL

– Et s’il revenait à Noël, Maurice?

– Mais il est mort, il y a dix ans exactement.

– Oui, mais si, par un tour de magie, il redevenait l’enfant qu’il a été, un peu Zig, un peu Puce, pas encore Méphisto, pas encore ce loup en hiver qui grognait dans son repaire, couvant de ses yeux d’Alaska des louveteaux aux pattes tendres.

Ce dialogue est imaginaire, mais plausible. Le Belge Marc Hollogne est un spécialiste de la contrebande avec l’au-delà. Il organise des rencontres avec des fantômes choisis dans des spectacles qui empruntent au cinéma sa poudre d’immortalité, au théâtre ses trappes, ses trompe-l’œil et son deus ex machina.

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Mais pourquoi ce brigandage? Parce que Marc Hollogne, avec son front Nouvelle Vague et son regard d’oiseau océanique, a toujours eu une caméra à portée de doigts et des tours de passe-passe dans la tête, des refrains qui consolent et des répliques qui tuent gentiment au bord des lèvres. C’est ainsi que, depuis les années 1990, il signe des pièces qui relèvent du ciné-théâtre, face-à-face d’un acteur – lui souvent – avec des personnages de cinéma sortant de leurs toiles. C’est ainsi aussi qu’il a proposé ses services à Jean Ellgass, patron du Béjart Ballet Lausanne.

Et si on faisait revenir Maurice, donc, pour ponctuer une année anniversaire – les 30 ans aussi de la naissance du BBL? Jean Ellgass sent la belle histoire. Il en parle à Gil Roman, le directeur artistique de la compagnie, qui s’emballe. Ce mardi et jusqu’à dimanche, le public du Théâtre de Beaulieu reverra donc Maurice Béjart et sautera à cloche-pied dans le temps, avec lui et la troupe. Dixit débobine une vie à butiner d’une musique à l’autre, à célébrer des grands-messes dans des enceintes sportives et à rêver de transes sous une tente de Touareg.

Le Temps: Avez-vous connu personnellement Maurice Béjart?

Marc Hollogne: J’ai été son assistant en 1989 pour 1789 et nous, ce spectacle-fleuve qui s’inscrivait dans les commémorations du bicentenaire de la Révolution. A l’époque, je venais de présenter à l’Octogone de Pully Manoë, une pièce musicale qui avait attiré les foules, et il me connaissait ainsi. Pendant les répétitions, je n’ai pas fait que le seconder, j’ai filmé le travail, une vingtaine d’heures de bobines. J’en ai tiré un montage que j’ai montré à Marie-Claude Jequier, ancienne cheffe des affaires culturelles de la Ville de Lausanne et membre de la Fondation Maurice Béjart. C’est elle qui m’a poussé à montrer ces images à Gil Roman.

Quel est le scénario de «Dixit»?

J’ai voulu raconter la vie de Maurice Béjart en utilisant notamment des images d’archives remontées à ma façon. Cela commencera avec son enfance marquée par le charisme d’un père philosophe, Gaston Berger, qui aimait jouer de l’ukulélé, et par la disparition prématurée de sa mère, une blessure sans doute décisive dans son choix de se consacrer à la scène. Cela se poursuivra avec ses coups de maître, sa version du Sacre du printemps en 1959 au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, dirigé alors par Maurice Huisman, figure qui va compter dans la carrière du chorégraphe. On entendra les huées du public de l’époque. Puis on le verra mourir, c’est-à-dire, dans mon esprit, ressusciter.

Vous allez suggérer la résurrection de l’artiste?

Oui. Dans l’ultime partie du spectacle, Gil Roman et ses danseurs prennent possession de la scène, comme un symbole de continuité. Gil dansera même un petit morceau de l’Adagietto de Mahler, cette pièce qui fut son baptême du feu en 1982.

Quel rôle joueront les écrans?

Ce seront des fenêtres sur l’intimité de Béjart, sur les grandes questions qu’il s’est posées à l’adolescence comme plus tard. Le danseur Mattia Galiotto jouera le jeune Maurice tenté par le théâtre incarné par un vieil acteur que je jouerai, puis aspiré par la danse. On le verra ainsi tourner le bouton d’une radio, histoire de capter des musiques et des rythmes qui prendront corps tantôt à l’écran, tantôt sur scène.

Cela ne risque-t-il pas de tourner à l’hagiographie?

C’est le risque, mais je pense avoir assez d’humour et de sens du contre-pied pour éviter ce travers. Pendant les répétitions, j’ai vu des larmes couler. Quand il y a une émotion sincère, la question ne se pose pas.


«Dixit», Lausanne, Théâtre de Beaulieu, du ma 19 au di 24 déc.


Gil Roman, l’instinct du tigre

Le directeur du BBL s’est confié au journaliste Patrick Ferla dans un livre émouvant

Gil Roman tire sur sa cigarette et, dans un mirage, c’est toute une vie qui revient. A l’instant, il est de nouveau ce noiraud qui court dans les ruelles de Pérols, sous un soleil royal. Il poursuit une vachette, comme il dit, avec un essaim d’autres garçons, arrache à l’animal une cocarde et file à grandes enjambées vers la piscine.

A l’instant encore, il revoit son père, sa stature de nageur olympique, sa moustache à la Georges Brassens, sa sacoche de médecin de campagne, son voilier. Et puis l’image se brouille: Robert Roman a 37 ans et une fragilité du cœur qui lui est fatale, au large, sur le pont de son bateau. Ce jour-là, Gil, 13 ans, perd la foi.

Ce genre de confidences fortes foisonne dans Gil Roman. Les territoires amoureux de la danse. Dans le rôle de l’accoucheur, Patrick Ferla excelle, fidèle à cet art qui faisait le plaisir des auditeurs quand il officiait à l’enseigne de Presque rien sur presque tout, sur les ondes de la RTS. Pendant des mois, il a glissé son profil d’ascète alpin dans les couloirs des studios du BBL. Après la répétition, il a tendu le micro au timonier du BBL et fait butin de pépites.

Qui croise-t-on? Des figures qui sont des contes, de Brigitte et Dominique, les sœurs adorées, à la chanteuse Barbara. On y rencontre surtout un triangle affectif capital dans l’histoire de Gil Roman.

Béjart, l’orageux

Au sommet règne Maurice Béjart, ce maître orageux. En 1979, Gil Roman, 19 ans, est admis dans la compagnie, le Ballet du XXe siècle, amarré à Bruxelles. Il fait partie des cinq élus d’une audition à laquelle ont participé près de 300 danseurs. Maurice Béjart n’est pas tendre. Ainsi, ce soir d’après-spectacle où il reproche au petit Gil d’avoir des bras trop courts. Le danseur est plus d’une fois tenté de claquer la porte. Jusqu’à ce jour de 1989 où les deux hommes se parlent sur un banc et se découvrent une passion commune pour des auteurs, René Daumal et son Mont analogue, le philosophe René Guénon et son Règne de la quantité et les signes des temps. L’alliance se serait scellée là.

Jorge Donn, l’idole

A la base du triangle brûle Jorge Donn, ce diable solaire, l’idole de la troupe. Dans sa chambre d’adolescent, Gil Roman a des posters du danseur. C’est pour lui, raconte-t-il, qu’il rejoint la compagnie. Entre eux, la relation est parfois houleuse. Mais il admire tout chez son aîné, à commencer par son sens du sacré, cette heure et demie qu’il consacrait au maquillage, comme avant une cérémonie. «Donn a habité ma danse. Ce que j’exprime aujourd’hui sur un plateau est sa trace, le résultat de notre rencontre.»

Kyra, la lunaire

Que serait Gil Roman sans Kyra Kharkevitch? Les passages les plus émouvants du livre évoquent leur amour. Il la voit danser dans Ce que l’amour me dit au début des années 1980. Il est fasciné. Depuis près de trente-cinq ans, elle veille sur lui. Et lui scrute toujours son mystère, en romantique farouche. A propos de la création, il a cette formule: «[…], il faut désirer beaucoup et la laisser libre d’exister. Chevaucher le tigre et, pour le chevaucher, faire corps avec lui.» L’instinct amoureux, tout serait là. Le reste est mirage.


«Gil Roman. Les territoires amoureux de la danse», entretiens avec Patrick Ferla, La Bibliothèque des Arts, 142 p.

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