Le Temps: – Dans votre roman, l'humanité disparaît au profit d'êtres clonés, libérés du désir. C'est un vœu? Une prévision scientifique?

Michel Houellebecq: – Ce sont des projections dont j'espère qu'elles sont crédibles. Je me suis beaucoup documenté en biologie et surtout en physique. L'histoire de la science montre qu'on ne renonce jamais à une technique. On n'arrêtera donc pas de décrypter le code génétique. Et je crois qu'on peut faire mieux que l'humanité.

– Vous prônez dans un premier temps la disparition des mâles. Vous croyez vraiment à la supériorité des femmes?

– Elles sont en tout cas moins violentes, capables d'amour. Dans le roman, elles représentent une vraie possibilité de rédemption. Les hommes ont pu avoir leur utilité mais maintenant, franchement, ils ne sont plus qu'un gadget érotique (rire). Le matriarcat n'est pas une solution si mal adaptée, non?

– Vous croyez donc que l'humanité peut être améliorée?

– Je crois à l'amour, à la conversion religieuse, ça arrive, je crois au bien et au mal, mais pas au bon et au méchant.

– Et vous ne croyez pas à l'action politique?

– Si, il faudra bien s'occuper, par exemple, des problèmes posés par les manipulations génétiques. Et rapidement. Je ne suis pas pour laisser ça tranquillement à la libre entreprise. Mais qui va régler ça? Un contrôle d'Etat, à un niveau mondial? En tout cas, je ne peux pas imaginer un système politique qui fonctionne sans religion. Pour ma part, je préférerais une religion sans Dieu, par exemple le bouddhisme qui a éliminé la question du désir.

– Vous êtes devenu un moraliste?

– Oui, mais plus explicatif que normatif. Et d'une morale élémentaire: ne pas être sataniste, ne pas massacrer les animaux; quant à la morale sexuelle, elle est assez «cool», non? (Rire.)

– Vous croyez au roman comme mode d'explication du monde?

– Oui, le roman doit faire passer n'importe quoi, tout doit pouvoir y entrer. J'utilise la technique du cut-up en juxtaposant du récit réaliste, un discours théorique, sociologique et scientifique et de la poésie. Dans le roman, elle représente le discours de l'avenir, c'est la seule forme qui peut traduire l'apaisement, le bonheur et une individualité amoindrie.

– En dépit de ce discours sur la fin de l'individu, vos personnages sont très déterminés, psychologiquement; par leur enfance, par exemple?

– Le roman est un genre déterministe. Quand on construit des personnages depuis l'enfance, ils obéissent à une logique interne à laquelle on ne peut pas échapper. Mais je ne peux pas imaginer de roman sans personnages.