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Pour le duo Victoria Legrand et Alex Scally, ce septième album représente un nouveau départ, une évidence presque «surnaturelle».
© Shawn Brackbill

Musique

«Si on peut guérir les gens…»

Septième album pour Beach House, une nouvelle fois capable de se renouveler pour le meilleur. Rencontre avec Victoria Legrand, la moitié franco-américaine du duo de Baltimore

Legrand est un patronyme très répandu en France, mais les fans de Peau d’âne et des Demoiselles de Rochefort peuvent exulter: oui, Victoria Legrand est apparentée à Michel, le légendaire compositeur, aujourd’hui âgé de 86 ans. Son français est presque parfait, mais vu qu’elle entretient une relation à la musique aussi obsessionnelle que son oncle, elle préfère faire l’interview en anglais. «Pour être sûre de toucher au plus juste et de ne pas me tromper», dit-elle, même si elle annonce qu’elle se permettra quand même un ou deux écarts.

Beach House, le duo qu’elle mène avec Alex Scally, possède depuis plus de dix ans une base de fans extraordinairement large en Europe, surtout chez les francophones. Ça ne devrait pas changer avec 7. Car c’est toujours la même chose avec eux: on a l’impression que leur dernier album est le meilleur. Le signe que Legrand et Scally sont capables de se renouveler à chaque tentative, de ne pas tomber dans le piège de la routine malgré l’apparente simplicité de leur méthode – clavier, boîte à rythme, voix en apesanteur. «C’est une renaissance, une régénération», dit Victoria. Le chiffre sept symbolise les cycles de la vie, censés durer sept ans, pour un septième album et un total de 77 chansons.

«Le Temps»: Votre son est reconnaissable entre tous. On a l’impression que vous l’avez tout de suite trouvé, dès vos débuts?

Victoria Legrand: Oui, et c’est le genre de trucs qui arrivent sans qu’on s’y attende vraiment. La toute première chanson qu’on a écrite s’appelle Saltwater et remonte à 2006: un clavier, une guitare, des boîtes à rythme, ma voix et c’est tout. Une combinaison simple mais avec une vraie pureté, une vraie spontanéité. On a eu beaucoup de chance, notre instinct nous a bien rendu service. Ensuite, on a gardé cette recette assez basique pour l’adapter et la remixer comme on le sentait. L’album 7 est vraiment nouveau à nos yeux, mais toujours avec la même structure.

Voilà quatorze ans que vous travaillez avec Alex Scally. Toujours pas le début d’une forme de lassitude?

C’est mon meilleur ami [en français, ndlr], c’est aussi vrai que ça! On est toujours aussi excités par ce que l’on fait, mais il y a surtout énormément d’amour entre nous. On a eu beaucoup de chance de se trouver. On sent que c’est intense, que nos âmes sont connectées par un flux invisible. Je pense que dans n’importe quelle relation qui compte, en amour, en amitié ou dans le travail, il y a toujours moyen d’en apprendre davantage sur l’autre. C’est un truc hallucinant quand même. Tu connais quelqu’un depuis plus de dix ans, et tu continues de voir des petits trucs que tu n’avais jamais remarqués avant.

On peut avoir des émotions fortes et contradictoires à l’écoute de vos morceaux: de l’énergie et des larmes, de l’enthousiasme et de la nostalgie, par exemple…

Nos fans nous disent des choses très belles et terriblement personnelles à propos de ce qu’ils peuvent ressentir: de la joie, de la tristesse, et bien plus encore. Le plus beau compliment qu’ils puissent nous faire, c’est que notre musique les aide dans leur vie de tous les jours. D’autres nous ont confié qu’ils avaient eu des enfants grâce à nous. Si la musique peut guérir les gens, c’est parfait. On est bénis de pouvoir provoquer ça chez eux, mais on n’avait jamais imaginé avoir un jour une telle influence. Nous leur sommes très reconnaissants.

Vous avez écrit ce nouvel album à 35 ans, soit cinq fois sept… C’était comme un nouveau départ?

Un nouveau chapitre, oui, le commencement de quelque chose de neuf. Ça m’était déjà arrivé en 2010; j’avais ressenti un énorme changement au fond de moi, et j’ai été frappée de la même façon sept ans plus tard, en 2017. C’est inexplicable. Le mot en anglais c’est «eery», comment on dit déjà en français? Un peu effrayant, mais pas dans un sens négatif. Et magique en ce sens que ça arrive et tu ne peux rien y faire. Ah oui, voilà: surnaturel! C’était une renaissance pour nous, une régénération, mais nous ne le savions pas. C’est peut-être ça, notre force: pouvoir autoriser ce genre de processus parce qu’on ne le recherche pas.

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Dans le morceau «Drunk in L.A.», vous avez cette phrase superbe: «I am loving losing life.» C’est sombre mais plein de vie en même temps, c’est bien ça?

C’est une réaction très immature de voir du noir partout, de qualifier quelque chose de sombre juste parce que ça sonne comme ça à la première écoute. Il y a de la lumière et du positif partout. Vivre, c’est perdre des choses, sans arrêt, mais c’est surtout voir ce que tu y gagnes en les perdant. Si des critiques ou des gens veulent voir uniquement un côté dark dans cette phrase-là, tant pis pour eux. On accorde de moins en moins d’importance à ce que les gens peuvent penser. Ça a toujours été le cas, mais avec l’âge, cette sensation devient encore plus forte et plus agréable.

Et quand on qualifie encore votre musique de «dream pop», de légère, alors qu’elle est à l’évidence bien plus forte?

Pareil là aussi: je ne peux pas contrôler ce que pensent les gens. Je sais ce qu’il en est, je sais ce qu’on a vécu en faisant ce disque, et personne ne pourra nous l’enlever. Et puis on laisse à tout le monde la liberté d’interpréter comme il le veut. On a sorti ces chansons, elles ne nous appartiennent plus vraiment.

Vous ne jouez pratiquement plus les chansons de «Devotion» (2008) et «Teen Dream» (2010) sur scène, à part «10 Mile Stereo». Vous en êtes où avec ces compositions qui vous ont révélés au grand public?

On les aimera toujours, on est pleins de tendresse pour elles, mais on n’accroche plus. Ça fait mal parfois, parce que tu vois à quel point tu as changé, tu vois l’innocence que tu pouvais avoir à cette époque et tu sais qu’elle ne reviendra jamais. Mais on regarde toujours devant nous, il n’y a pas de place pour la nostalgie.


Beach House, «7» (Bella Union/Musikvertrieb).

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