LIVRES

«On est obligé de se faire confiance à soi-même»

Le sinologue genevois Jean François Billeter reçoit le Prix Michel-Dentan 2018 pour ses deux magnifiques livres, «Une rencontre à Pékin» et «Une autre Aurélia» (Editions Allia). Et se révèle, en plus d’être un penseur, un écrivain

Le 9 novembre 2012 disparaissait Wen, l’épouse de Jean François Billeter. En 2017, deux petits livres paraissaient, pour témoigner de la place que cette femme avait occupé, et occupe toujours, dans la vie de l’auteur. Une rencontre à Pékin raconte l’habileté dont les deux amants ont dû faire preuve pour se marier dans le Pékin des années 1960, où tout était fait pour contrarier leur amour. Une autre Aurélia, au titre nervalien, réunit, lui, des notes prises après le décès de Wen, pensées lumineuses sur l’absence et la présence (LT du 22.09.2017). Depuis leur parution, ces livres ont eu un grand retentissement chez leurs lecteurs. Ils valent à Jean François Billeter le Prix Michel-Dentan, qui lui sera remis la semaine prochaine à Lausanne.

Le Temps: On est frappé par la complémentarité de ces deux ouvrages. Le témoignage «Une rencontre à Pékin» évoque, par ses incroyables rebondissements, un roman-feuilleton. Alors qu’«Une autre Aurélia» rappelle les écrits philosophiques, dans la veine de Montaigne. Dans quel ordre les avez-vous écrits?

Jean François Billeter: Le premier est construit comme un récit. Je l’avais commencé il y a longtemps, et Wen l’avait lu. J’y ai ajouté l’histoire de notre retour à Pékin en 1975, puis la découverte du passé des parents de Wen. Il suit le fil du temps, puis bifurque et commence à remonter dans le passé, pour offrir un regard sur une centaine d’années de l’histoire chinoise. Une autre Aurélia est né, lui, d’une habitude que j’ai de prendre des notes, habitude à laquelle je suis resté fidèle après la disparition de mon épouse. L’idée m’est venue que certaines de ces notes, qui avaient trait à mon expérience, pouvaient intéresser d’autres personnes. A partir de ce déclic, je me suis mis à reprendre mes carnets. Vous le voyez, ces deux publications ont eu une conception différente, mais, en effet, elles se répondent. Un livre raconte le début d’une aventure, l’autre sa fin. Entre les deux, il y a une vie commune.

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Qu’est-ce que votre écriture gagne avec l’âge?

Dans Un paradigme, j’écrivais que j’avais passé ma vie à essayer les idées des autres et que, ne trouvant pas celles qui me convenaient exactement, j’avais décidé de m’en tenir à ma propre expérience, même si elle était réduite. C’est une conversion et, au départ, un vœu de pauvreté. Je pense que c’est à la suite d’un tel tournant, le décès d’une épouse, que l’on trouve le ton juste pour parler des choses que l’on sait vraiment. Quand on ne cherche plus à adhérer à des idées, à des langages tout faits, mais à observer et à dire ce qu’on observe, ce qu’on sent, ou ressent. A ce moment-là, le langage devient d’une extrême importance, parce qu’il faut le créer, pour dire exactement ce que vous avez à dire. C’est la différence que je faisais, dans un autre petit essai, Esquisse, entre «dire» et «parler». On peut parler sans rien dire… Mais dire, c’est autre chose. Ce qui m’intéresse, c’est la puissance du langage.

Ces deux ouvrages seront-ils traduits en chinois?

Un ami a traduit quelques pages d’Une rencontre à Pékin. Oui, il serait possible de le publier en Chine, mais un petit témoignage comme celui-ci, relativement exceptionnel ici, ne l’est pas du tout là-bas. Cela dit, il pourrait intéresser les jeunes générations, complètement ignorantes de cette Chine-là, qui a disparu. La propagande chinoise fait tout pour que le passé reste aux oubliettes. Le but du régime, c’est d’effacer le passé, et il y réussit très bien.

Dans la Chine des années 1960, un étranger ne pouvait pas avoir de relation avec une Chinoise. Alors que vous venez à peine de la rencontrer, vous devez choisir: soit vous vous battez pour vous marier avec Wen, soit vous renoncez à la voir. Comment décider d’épouser quelqu’un que l’on a vu qu’une fois? Qu’est-ce qui vous a touché, chez cette femme?

Je crois que j’ai senti quelle était sa personnalité. C’est à l’échelle d’une vie, rétrospectivement, qu’on s’aperçoit qu’on avait senti juste. Elle a dû prendre la même décision que moi, tout aussi grave, de son côté. On est obligé, dans ces situations-là, de se faire confiance à soi-même.

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Pourquoi refuser le mot «deuil», que vous jugez «affreux». Notre façon de parler de la mort est-elle réductrice?

«Deuil», pour moi, fait partie d’un vocabulaire convenu, souvent à connotation religieuse, enfermant la personne qui reste dans des explications toutes faites et dans un rôle passif. Le «veuf» est présenté comme celui qui subit le sort, il devient l’objet de la compassion, des condoléances, de la pitié, ce qui est totalement improductif. On vous met dans le rôle de victime et on vous prive, par conséquent, de votre initiative.

«Une autre Aurélia» n’aurait-il pas, comme sujet central véritable, l’émotion?

Oui, c’est un livre sur l’émotion. Je ne parle pas de ce terme à la mode, que l’on retrouve absolument partout, «émotionnel», qui vient de l’américain et dont il faudrait nettoyer le langage actuel. L’émotion, il faut l’accepter, c’est la première chose. J’ai découvert ensuite, par l’expérience, que lorsque l’émotion est très forte, et que néanmoins on l’accepte, on peut à un certain moment s’en détacher, mais sans l’arrêter. On a alors la liberté de l’interpréter de différentes façons. J’en ai conclu que l’émotion était neutre. Elle se colore en des significations différentes selon l’idée qu’on y joint. On ne choisit pas nos émotions, mais on choisit comment les interpréter.

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Chaque fois que c’est possible, vous choisissez la gaieté. Comme si penser à votre épouse avec joie était le meilleur moyen de lui rester fidèle, de lui faire honneur. Le bonheur passé devient présent?

Du moment que l’on se découvre libre d’interpréter l’émotion d’une façon ou d’une autre, évidemment qu’il est préférable d’en faire une émotion positive, en l’honneur de celle qui n’est plus là. La façon dont la disparue reste présente est pleine d’enseignement sur ce qu’était sa présence, avant. Le poison des poisons, c’est la plainte. Si je me plains de mon sort, cela engendre des effets négatifs et ne mène nulle part. Il faut apprendre à déjouer ce piège de la nostalgie. Mon épouse était gaie et je me dois de penser à elle lorsque je suis gai. L’alchimie de la présence se poursuit.


Le Prix Michel-Dentan 2018 sera remis à l’auteur le 17 mai 2018 à 18h au Cercle littéraire de Lausanne, pl. Saint-François 7.


Jean François Billeter, «Une autre Aurélia», Allia, 92 p.

Jean François Billeter, «Une rencontre à Pékin», Allia, 150 p.

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