Sur le bout des langues (6/8)

Quand on en perd son latin

Les idiomes évoluent au fil du temps – on vous met au défi de comprendre un Vaudois du XIIe siècle. Mais à partir de quel moment une langue en devient-elle une autre?

Limites des langues, langues des limites. Chaque mardi de l'été, «Le Temps» raconte ces idiomes qu’on invente, ceux qui sont fous, ceux qui se mélangent.

Episodes précédents:

Le 13 juin 2019 à 19h04, «user 24» pose une question sur le forum de Projet Babel: «Est-ce une bonne idée d’apprendre l’italien en même temps que le latin? Ou pour vous c’est trop similaire et je risque de m’emmêler les pinceaux?» Le lendemain à 16h30, «user 24» revient: «Ma femme qui est Italienne me dit que le latin est totalement différent, même si elle ne l’a pas étudié elle n’y comprend rien et ne voit pas pourquoi je me mélangerais. Pour elle c’est totalement inutile et une perte de temps d’apprendre le latin»…

Madame a raison: l’italien, ce n’est plus du latin. Et c’est à peu près au Xe siècle qu’on s’est rendu compte que les deux langues avaient divergé: en 999, l’épitaphe du pape Grégoire V précisait par exemple que feu le pontifex était polyglotte et parlait, entre autres, le latin et l’italien, preuve que les deux idiomes étaient devenus étrangers l’un à l’autre.

C’est un fait connu, les langues évoluent: les lexiques se remodèlent par emprunts et oublis (bonjour pixel, exit pignochage), les syntaxes se restructurent – le amavi («j’aimai») du latin classique devient habeo amatum en latin vulgaire (ce qui n’est pas sans conséquence sur sa valeur temporelle). Les sons changent aussi: même si on le moquait pour cela, Louis XVIII se présentait encore en 1814 comme le rouè – c’est ainsi qu’on prononçait la diphtongue [oi] dans les temps anciens.

Trop estoit difficile à lire

Pour le domaine francophone, c’est surtout au XVe siècle que se manifeste une conscience aiguë que la langue évolue. Un des exemples les plus célèbres est la «Ballade en viel langage françois» de Villon. La critique, expliquent les spécialistes, s’est d’ailleurs toujours demandé si les quelque 28 erreurs qui se sont glissées dans cette parodie de l’ancien français étaient voulues ou non. De même, au XVIe siècle, Pierre Sala récrira pour François Ier certains vieux romans de la Table ronde. Pourquoi? «Car trop estoit difficile à lire.»

Une langue évolue – très bien. Mais à quel moment une langue en devient-elle une autre? Prenons un exemple: depuis quand parle-t-on français? Le linguiste Bernard Cerquiglini a cette formule: «Depuis qu’on l’écrit.» On pourrait ajouter: «Et depuis qu’on s’en est rendu compte.» Ce qui fait un certain temps déjà: comme il était en contact avec les parlers celtes et germains, le latin du nord de la Gaule a en effet évolué plus rapidement qu’à d’autres endroits de l'(ex-)Empire romain. Et il faut remonter jusqu’aux alentours de l’an 800 pour découvrir les premiers témoignages de contemporains réalisant que, manifestement, une nouvelle langue avait fait son apparition: le français – ou, plus précisément, une forme de proto-français.

Sacré Charles le Chauve

Ainsi, en 813, à l’occasion d’un concile convoqué à Tours par Charlemagne, les évêques décidèrent qu’il fallait désormais prêcher en «langue vulgaire» (rusticam romanam linguam). Preuve que les ouailles ne comprenaient déjà plus le latin, et qu’il était désormais nécessaire de leur ouvrir les portes du paradis dans un idiome qu’elles comprissent.

Quelques décennies plus tard, en 842, ce sera le cas fameux des Serments de Strasbourg, par lesquels Charles le Chauve et Louis le Germanique scellèrent une alliance contre leur frère, Lothaire Ier. On n’a guère de doutes sur la capacité de la fratrie à s’exprimer en un parfait latin. Mais lorsqu’ils proclamèrent les termes du pacte devant leurs armées, ils laissèrent tomber Cicéron pour, là aussi, être compris de la piétaille. Charles s’adressa aux troupes de Louis en langue germanique: «In Godes minna ind in thes christianes folches ind unser bedhero gealtnissi […]»; Louis s’adressa aux troupes de Charles en langue romane: «Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament […]».

Relisez bien cette dernière phrase. C’est notre première.

Pour aller plus loin: Bernard Cerquiglini, La Naissance du français

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