«Photographier l’animal comme l’homme»

Le Belge Michel Vanden Eeckhoudt expose son bestiaire tragicomique au Forum Meyrin

L’humour (noir) des sujets tranche avecla parfaite maîtrise formelle

L’univers de Michel Vanden Eeckhoudt est peuplé d’animaux et d’enfants. Ici, un bouledogue a l’air halluciné. Là, une fillette le nez écrasé contre une vitrine contenant un tapir à la trompe proéminente. Plus loin, le dos d’un hippopotame, le trou de balle d’un cheval, tout aussi plastiques l’un que l’autre. Un lion (peint) laissant pendre sa grosse patte au-dessus de la tête d’une grand-mère en goguette. Et puis cet œil de singe derrière une main fripée, gestuelle et regard humains.

A l’humour des sujets répond une esthétique d’un classicisme parfait, profondeur des noirs et blancs, cadrage graphique. La poésie n’est jamais loin, soufflée par un sac qui s’envole ou susurrée par les accroches de câbles métalliques ressemblant à des petits couples enlacés sur des fils. Les hommes, relativement peu présents dans les images du photographe belge, sont souvent dans le pétrin; comme écrasé entre deux blocs de béton ou happé par une machine infernale. Pendant ce temps, un groupe de suricates se marre.

Le membre historique de l’agence VU a présenté sa rétrospective aux Rencontres d’Arles en 2013; elle fait escale au Forum Meyrin jusqu’à fin janvier. Doux-amer alterne les très grands tirages, parfois présentés en diptyque et les séries au format plus modeste. Une version «eeckhoudtienne» du jeu «Qui est-ce?» permet de divertir les enfants et d’aiguiser l’observation. Rencontre avec le photographe, sous l’œil a priori approbateur d’un dogue allemand.

Le Temps: Il y a comme un choc entre la forme très maîtrisée de vos images et un contenu souvent drôle ou absurde. Pourquoi?

Michel Vanden Eeckhoudt: J’aime l’humour, il me semble être un ingrédient indispensable à la majorité des créations. Je parle d’un humour de qualité, c’est-à-dire dans lequel il y a du tragique. C’est cela, le doux-amer; chaque instant a deux facettes. On finit par danser sur les tables à la fin d’un enterrement, ou par se taper sur la gueule à la fin d’un mariage.

– Pourquoi cet attrait pour les animaux?

– Mon père était professeur de biologie, j’ai grandi entouré de bocaux de mygales. J’ai eu des enfants très jeune, à l’âge de 23 ans, ce qui m’interdisait les grands reportages à l’étranger que faisaient mes collègues. J’ai été condamné aux petites histoires. Mais je ne trouve pas amoindrissant de s’intéresser aux animaux.

– Est-ce la même contrainte qui vous a empêché de photographier des animaux sauvages?

– Non, je ne photographie pas de girafe dans la savane ni de rhinocéros en train de prendre son bain parce que j’estime qu’il faut leur foutre la paix. Restent les zoos et les chiens! C’est venu comme cela. J’emmenais mes enfants au jardin zoologique le samedi, c’était ma récréation après une semaine de travail pour la presse. J’avais monté une agence militante à l’époque, qui traitait de luttes ouvrières, d’immigration… Des sujets plutôt durs! L’éditeur Robert Delpire m’a encouragé sur cette voie animalière. Aujourd’hui encore, lorsque je débarque dans une ville, je me rends d’abord au jardin zoologique.

– Et les chiens, auxquels vous avez consacré un ouvrage?

– Je n’en ai pas. J’ai un chat mais il n’y a rien de plus fermé qu’un chat! Il n’a que deux expressions: content-yeux fermés, faim-yeux ouverts. Les chiens sont plus intéressants, également parce qu’il y a toujours un maître derrière. Et puis on en trouve à tous les coins de rue. Un paysage avec un chien sera toujours plus riche qu’un paysage sans chien.

– Comment photographie-t-on un animal?

– Comme un humain. On parle, on discute, on se fait aimer.

– Vos animaux ont l’air terriblement humain. Est-ce intentionnel?

– Cela ne me déplaît pas. Regardez ce chien derrière nous, il a le regard d’une princesse égyptienne! Cela n’a duré qu’un instant, mais je suis content de l’avoir eu.

– Vous montrez également un crapaud écrasé, un chien au collier tranchant, des ratons laveurs en cage. Une manière de montrer que l’homme maltraite l’animal?

– Mon objectif n’est surtout pas militant. Je trouve au contraire que les animaux de compagnie ont pris trop d’importance dans nos sociétés. Nous ne supporterions pas de voir crever un chien au journal télévisé de 20 heures alors que nous regardons chaque jour des Africains et des Asiatiques en très mauvaise posture. Le crapaud écrasé est la seule grande victime de l’exposition et il a eu le bon goût de conserver une tête désopilante! Ce chien est le bodyguard de 600 moutons. Il les surveille la nuit et dort le jour. Avez-vous remarqué le marteau à côté de lui? On pourrait penser qu’il a été tué. J’aime introduire ce genre d’ambiguïtés dans mes images. Et voyez ce chat disséqué, qui sert de modèle d’étude à l’école vétérinaire, et bien, c’est ma réponse aux «mon nounounini, il est si mignon».

Les animaux et les enfants sont majoritaires dans vos images. L’humain adulte est absent ou semble en difficulté. Vous intéresse-t-il moins?

– Sans doute, bien qu’il soit quand même assez présent. J’aime ce léger sentiment d’inconfort quand on se balade dans l’exposition. Une même image peut avoir une lecture tragique et une autre comique.

– Pourquoi le noir et blanc?

– Parce qu’il permet un processus complet. Je développe et tire moi-même mes images. Le tirage est un moment important, c’est là qu’on voit si on a été bon ou mauvais. Le noir et blanc est en outre plus expressif, plus fort, il amène du rêve là où la couleur décrit plus ou moins la réalité.

Michel Vanden Eeckhoudt: Doux-amer, jusqu’au 23 janvier au Forum Meyrin, www.meyrinculture.ch