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Pourquoi on a tous en nous quelque chose de Notre-Dame

C’est parce que la culture populaire a intégré la cathédrale depuis longtemps que toute la planète a tremblé lors de l’incendie de lundi

Il est remarquable que dans un pays qui revendique sa laïcité comme la France, absolument personne ne trouve étrange ou déplacé que ce soit l’Etat qui paie pour les travaux de réhabilitation de Notre-Dame. La France reste la fille aînée de l’Eglise, mais pour l’ensemble des Français la cathédrale appartient à un héritage culturel bien plus que religieux. C’est aussi parce que les deux tours de Notre-Dame, ses rosaces et ses gargouilles sont entrées dans le patrimoine universel que l’incendie de lundi a suscité des réactions émues dans le monde entier, du Brésil au Japon en passant par l’Egypte. Un patrimoine de culture classique, ainsi le ministre iranien des Affaires étrangères cite-t-il «le chef-d’œuvre littéraire de Hugo» dans son message de soutien, mais aussi de culture populaire, bricolé entre lectures, films, gadgets et jeux vidéo. On a tous en nous quelque chose de Notre-Dame.

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Tout est donc parti du roman de Victor Hugo, paru début 1831 – l’écrivain n’a pas 29 ans! A cette date la cathédrale est en triste état, après des décennies d’incurie et de troubles révolutionnaires. Le livre la sauvera en attirant l’attention sur l’impérieuse nécessité des travaux à y accomplir, il sera cependant mis à l’index par le Vatican, qui le juge immoral et anticlérical… Le flamboyant roman qui mêle «le laid et le beau», jugé «insupportable» par Goethe, est un succès populaire, et génère très vite un gros marché de pacotille et marchandises. Dès l’automne on voit apparaître des «robes Esmeralda», puis des gravures, des tableaux, des sculptures, des poupées, de la vaisselle, des encriers, des bibelots, des bijoux, des chansons… De la pop culture avant le nom.

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Une marchandisation immédiate et assumée

La première pièce de théâtre tirée du livre est jouée en 1832, la première traduction en anglais date de 1833 (intitulée The Hunchback of Notre-Dame, bien avant le dessin animé de Disney). En 1835, les Berlinois découvrent au théâtre Le sonneur de Notre-Dame, en 1836 l’Opéra de Paris donne La Esmeralda, musique de Louise Bertin, livret de Victor Hugo – le seul qu’il ait jamais écrit. Le roman devient très vite «une œuvre d’art totale, multimédia avant l’heure, à sa place dans toutes les dimensions et sous tous les formats», s’émerveille pour la Bibliothèque nationale de France Jean-Marc Hovasse, chercheur au CNRS.

Avec l’accord de Hugo, grand partisan de la propagation massive des œuvres d’art: «Il faut traduire, commenter, publier, imprimer, réimprimer, clicher, stéréotyper, distribuer, crier, expliquer, réciter, répandre, donner à tous, donner à bon marché, donner au prix de revient, donner pour rien, tous les poètes, tous les philosophes, tous les penseurs, tous les producteurs de grandeur d’âme», disait-il dans son Shakespeare…

Notre-Dame a aussi inspiré une dizaine de films de cinéma, le plus fameux étant celui de Jean Delannoy en 1956, avec Gina Lollobrigida et Anthony Quinn, montré dans le monde entier. Le dessin animé de Disney en 1996 déclenche une polémique en France, où les héritiers de Hugo dénoncent une entreprise de récupération commerciale – le nom de leur illustre ancêtre n’apparaît même pas dans les publicités pour le film. Celui-ci est un succès mondial, le 5e film le plus vu de l’année.

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Le jeu vidéo, guide pour le XXIe siècle

Dans les années 2000, la comédie musicale à son tour s’empare de Hugo. «Belle, c’est un mot qu’on dirait inventé pour elle»: la voix rocailleuse de Garou a marqué les esprits. Notre Dame de Paris, librement inspirée du roman, connaît un succès retentissant, jouée dans plus de vingt pays et adaptée en neuf langues; elle a fêté sa 5000e représentation en janvier 2019.

Même le jeu vidéo est devenu, au moment de l’incendie, le réceptacle d’une émotion collective. «Laissez-moi vous emmener tout en haut de la flèche pour pouvoir l’admirer», écrivait lundi sur Twitter un fan du jeu Assassin’s Creed Unity, en publiant son exploration virtuelle du toit de la cathédrale, qui a suscité d’innombrables réactions. Le contraste était frappant entre la légèreté bondissante du héros, escaladant la façade du monument historique, et la difficile progression des pompiers au sommet de Notre-Dame. L’histoire se déroule à l’aube de la Révolution française. «Certains se sont réfugiés dans le jeu car il propose la représentation la plus fidèle de Notre-Dame», explique Romain Vincent, professeur d’histoire-géographie et spécialiste de l’utilisation pédagogique des jeux vidéo.

Le joyau de l’art gothique sert de toile de fond à de nombreuses productions vidéoludiques. La raison est bien souvent pratique: c’est un point de repère idéal pour le joueur. The Saboteur, qui propose une immersion dans un Paris sous l’occupation nazie, utilise également cette astuce visuelle.

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Dimension mémorielle

Ces jeux alimentent-ils l’imaginaire collectif? S’ils participent à la renommée de Notre-Dame, ils n’en sont pas le moteur principal. «Ce qu’on retient de l’expérience du jeu, ce sont les combats, l’expérience ludique. Quand le joueur arrive au pied de Notre-Dame, il n’a pas droit à un cours sur l’art gothique», rappelle Romain Vincent. Leur dimension mémorielle contribue toutefois à faire de ces jeux des objets culturels à part entière.

C’est toute cette affection qui vole aujourd’hui au secours de Notre-Dame. Devant l’envolée des ventes du roman depuis l’incendie (et pas seulement en France), plusieurs éditeurs ont annoncé qu’ils reverseraient une partie des bénéfices pour la reconstruction. Une pétition en ligne propose à l’équipe originale de la comédie musicale d’organiser un grand concert de solidarité, et le parolier, Luc Plamondon, qui réside à Montreux, se dit «partant» dans 20 minutes. Enfin les studios Ubisoft, qui produisent Assassin’s Creed, apportent aussi leur pierre à l’édifice en promettant 500 000 euros. Quand la pop culture rencontre l’autre.


Collaboration: Océane Lavoustet

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