Aimez-vous Brahms? Dès ce soir et jusqu'au 19 juillet, le Montreux Jazz se charge de vous le faire apprécier. Avec Jethro Tull à l'Auditorium Stravinski ce soir, King Crimson et Yes à leur suite, les virtuoses du rock symphonique renfilent leur frac au bord du lac. Veillée d'aïeux arrachés à l'inévitable cryogénisation des genres défunts? Pas si sûr. Tué par le punk, la risée des années 80, le rock progressif n'a pas encore tempêté son dernier adagio.

Fils illégitime du Sgt. Pepper's des Beatles, excroissance érudite du psychédélisme moribond, le mouvement, né en Angleterre à l'orée des années 70, agit alors comme l'antithèse des rugosités blues-rock de son temps (Cream, Led Zeppelin). Gorgé de folk acoustique et de musique classique, les symphonies de Yes, Genesis ou Pink Floyd se font l'écho d'un seul rêve: élever l'esthétique du rock au rang des beaux-arts. Trente ans plus tard, Jethro Tull se produit à guichets fermés, tandis que de multiples formations programmées par le Montreux Jazz s'en remettent, parfois à leur corps défendant, aux préceptes académiques de l'ère progressive. La preuve par cinq.

1. Le sacre du teint blanc

Chez ces gens-là, soul et blues ne sont pas les bienvenus. Difficile d'imaginer musique plus blanche que celle-ci. Dans ses pulsations arides qu'aucun onguent de groove ne vient chalouper, dans le chant séraphique d'apôtres sans gospel, le rock progressif réduit à néant les métissages accomplis par la pop et le blues des sixties anglo-saxonnes. Suprématie des racines européennes qu'adopte à sa suite la new wave des années 80, avant qu'une portion de la scène électro-pop, incarnée à Montreux par Appliance et Goldfrapp (Miles Davis Hall, di 6), ne perpétue dans le siècle nouveau les mélodies glabres de ses aînés progressifs.

2. La saveur-pompier

Yes dévoyant Brahms sur ses synthétiseurs, Emerson, Lake & Palmer glissant leurs guitares dans les Tableaux d'une exposition de Moussorgski, pas de doute. Les rockers progressifs aiment la musique classique et le font savoir. Et pour ces Karajan électriques, tous les moyens sont bons, des nappes de synthétiseurs imitant les cordes aux structures à rallonge, en passant par un usage immodéré des chœurs célestes et du clavecin baroque. Impensable aujourd'hui, le succès commercial de Yes, au plus fort des années 70, s'est bâti sur des pièces montées sonores d'une bonne vingtaine de minutes (soit une face de disque vinyle). Pratique qu'a repris à son compte la génération post-rock, tandis qu'un Flaming Lips (Miles Davis Hall, ma 8), trio américain réputé pour ses concerts-spectacles et ses albums concepts, a substitué à ses racines rock les séductions veloutées d'un orchestre symphonique.

3. Le masque harponne

Mélodies incantatoires, refrains saturés d'ésotérisme, le rock progressif entretient avec le sacré un rapport dévot. Mélange d'animisme et de sorcellerie médiévale, les textes de ces groupes font un usage immodéré des détournements bibliques et de l'écriture théâtrale. Ainsi du Genesis de Peter Gabriel, organisant ses morceaux à tiroir en balançant didascalies et fragments de dialogue, les déguisements dadaïstes dont il s'affuble en scène prolongeant la dramaturgie d'un répertoire habité par les voix de l'au-delà. A ce petit jeu de fantômes, un Radiohead (Auditorium Stravinski, sa 5) a beau réfuter par voie de presse son appartenance à la tradition pompière, les structures éclatées et les textes dialogués de son dernier album font de toute évidence allégeance à la dramaturgie progressive.

4. Trip à l'air

Des ronflements cosmiques de Pink Floyd aux topographies fantastiques de Yes, la création d'univers parallèles est l'un des ressorts de l'imaginaire progressif. Mélange d'heroic fantasy peuplée de farfadets à la Tolkien et de visions cosmiques aiguillonnées par le LSD, l'esthétique des pochettes de Yes, Genesis ou King Crimson engraissent la corporation des illustrateurs de paysages fantastiques. Et pour en accompagner la contemplation béate, rien ne remplace la lenteur hypnotique d'une musique que l'on dit alors «planante». Tempi anémiés, longs aplats de strates harmoniques ad libitum, les recettes lénifiantes du rock progressif trouvent en Mogwai et Yo La Tengo (Miles Davis Hall, ve 11) de plus amples applications.

5. Crise de paganinisme

Le rock progressif est virtuose, et ce n'est pas là son moindre défaut. Alourdie par d'interminables solos de guitare, perdue dans un labyrinthe d'imbrications rythmiques, la pertinence musicale y cède parfois le pas devant les séductions faciles de la démonstration. Ecueil qu'esquivent avec allégresse les élégants Jagga Jazzist et Jimi Tenor (Miles Davis Hall, me 9), amalgamant les frénésies rythmiques et les constructions labyrinthiques du rock progressif à leur fusion savoureuse de jazz, de funk et d'électronique. En progrès, vous dit-on. n

Montreux Jazz festival, du 4 au 19 juillet. Loc. TicketCorner, Fnac. Rens. http://www.montreuxjazz.com